«La religion est moins un sujet qu’un prétexte»

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«La religion est moins un sujet qu’un prétexte»

14 août 2017
Porter à l’écran la vie quotidienne et les questionnements de jeunes séminaristes français d’aujourd’hui est un pari réussi avec la série Ainsi soient-ils. Les deux scénaristes David Elkaïm et Vincent Poymiro nous en donnent la recette.

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Quelle était votre idée de départ? 

 

 

VINCENT POYMIRO Le producteur Bruno Nahon souhaitait parler de cinq jeunes prêtres aujourd’hui. Nous les avons transformés en cinq séminaristes. Suivre des gens en formation nous permettait d’introduire les spectateurs à cet univers, de les faire entrer plus facilement dans la fiction. Surtout le lieu du séminaire nous donnait une arène. 

DAVID ELKAÏM Dans un western, l’arène, c’est le fort attaqué par les indiens. Dans Les Cahiers du cinéma, on appelait ça « une micro-société ». Les choses sont réduites dans un univers, mais en fait elles racontent le monde. 

Pourquoi alors avoir choisi le cadre religieux? 

VP : La religion est moins un sujet qu’un prétexte. Ainsi soient-ils, c’est une série sur l’engagement. C’est aussi une série sur l’institution. Quand on veut mettre du sens à sa vie au niveau collectif, on est obligé de passer par un médium. L’Eglise catholique nous semblait une métaphore de la société occidentale contemporaine tiraillée entre un héritage d’ouverture, © Claire Lamotte-Clert de liberté et des tournants identitaires. Aujourd’hui on ne sait plus comment renoncer à la conjugalité, à la richesse, etc. Dans la religion, tous les conflits sont maximisés. 

Quel était votre message? 

VP : On part d’un point de vue externe. L’idée qu’on ne pourrait parler du monde chrétien que si on est chrétien est fondamentaliste. 

DE : Pour nous, il ne s’agit pas de critiquer, mais de regarder nos personnages se battre avec tous les obstacles qui les empêchent d’arriver à leur idéal très élevé. 

Vous êtes-vous autocensurés? 

DE : Il n’y avait pas de limite tant que les conflits nous paraissaient justes. On n’a abordé la pédophilie qu’en Saison 3. On a résisté parce qu’on n’avait pas trouvé le bon endroit pour dépasser le cliché. Ce sont les personnages qui amènent les sujets. 

VP : Ce qu’on nous a parfois reproché dans le milieu catho, c’est qu’on y croyait trop. Parce que nos personnages sont comme des êtres humains, y compris dans leurs faiblesses. Il n’y a pas d’intervention miraculeuse de l’Esprit Saint… qui répare ! 

Pourquoi opter pour la série? 

DE : Le format de la série permet de raconter des trajets, non pas d’un seul personnage mais de plusieurs. Et tous ont un point de vue différent sur l’engagement. 

VP : Aussi structurée et pyramidale qu’est l’Eglise catholique, finalement les pratiques sont extrêmement différentes. Même les gens de l’intérieur n’ont pas conscience de son extraordinaire diversité. 

DE : C’est ce que raconte la Saison 3 avec ses diverses communautés. 

VP : Puis la série permet de raconter le quotidien, qui se prête bien à l’épisodique. Tout en poursuivant une grande quête, on se coltine les parents qui sont venus passer Noël ! 

Comment expliquez-vous ce succès? 

VP : Nous n’avons pas fait une série à charge, mais pas à décharge non plus. Notre but était de se mettre à hauteur des personnages. Non pas de dénoncer l’Eglise. 

DE : D’autres séries extrêmement à charge pourraient aussi très bien marcher. D’ailleurs les affiches vendaient la polémique : « Vous allez voir les dessous cachés, immondes de l’Eglise… » 

VP : Mais une fois qu’on a vu ce qu’il y avait sous la soutane, c’est fini. Nous, nous avons tablé sur une relation à long terme. Les spectateurs reviennent parce qu’ils ont envie de continuer à vivre avec les personnages. Ils ont été fidélisés par la dimension humaine complexe.