Karlsruhe: «Ukrainiens et Russes cherchent à s’éviter»

Sergii Bortnyk est l’un des quatre observateurs de l’Église orthodoxe d’Ukraine présents à l’assemblée générale du COE. / Albin Hillert/WCC
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Sergii Bortnyk est l’un des quatre observateurs de l’Église orthodoxe d’Ukraine présents à l’assemblée générale du COE.
Albin Hillert/WCC

Karlsruhe: «Ukrainiens et Russes cherchent à s’éviter»

Anne-Sylvie Sprenger, Lucas Vuilleumier
6 septembre 2022
Sergii Bortnyk est professeur à l’Académie de théologie de Kiev et l’un des quatre observateurs de l’Église orthodoxe d’Ukraine présents à l’assemblée générale du COE. Il témoigne des tensions entre des Églises ennemies forcées de cohabiter lors de la manifestation.

En tant que responsable des relations extérieures de l’Église orthodoxe d’Ukraine, Sergii Bortnyk se devait d’être présent à Karlsruhe. C’est la première fois que son institution y est représentée en tant que telle. Comprenez: indépendamment du patriarcat de Moscou, dont elle a exprimé vouloir se défaire en mai dernier. Mais quel avenir pour cette institution qui cherche aujourd’hui à exister en dehors de l’Église orthodoxe russe, et face avec sa concurrente, l’Église orthodoxe ukrainienne (autocéphale), section dissidente issue de ses propres rangs? Et comment se passent présentement les contacts entre ces différents représentants? Interview

Comment se passe la présence simultanée des délégués ukrainiens et russes?

Je crois que la situation est particulièrement compliquée pour les représentants de l’Église orthodoxe russe. Ce d’autant plus après le discours du président allemand, qui a réitéré son soutien à l’Ukraine et critiqué ouvertement l’attitude cette Église. Plusieurs voix s’étaient d’ailleurs levées pour l’exclure du COE. Pour d’autres, au contraire, il était important de faire la différence entre le Kremlin et l’Église orthodoxe russe, mais aussi entre la position du patriarche Kirill et les membres de l’Église. Sa position n’est pas partagée par tous les prêtres et représentants de l’Église orthodoxe russe.

Comment ces délégués vivent-ils cette édition particulière?

Ces délégués sont là et ne sont pas isolés. Je crois qu’en raison de la vague de critiques et les nombreuses levées de boucliers qu’a suscité leur institution, ils reçoivent beaucoup de soutien personnel de la part de différents délégués sensibles à leur position. Pour ma part, j’ai eu quelques discussions privées avec certains d’entre eux, notamment ceux que je connais de manière personnelle depuis des années. Personnellement, je n’ai aucun problème à discuter avec les représentants de l’Église orthodoxe russe ni avec ceux de l’Église orthodoxe ukrainienne indépendante. Entre eux cependant, le dialogue est plus difficile.

Les délégués russes sont là et ne sont pas isolés

 

Concrètement, comment cela se passe? Tout est-il fait pour qu’ils ne se croisent pas, ou des propositions de rencontres sont-elles tentées?

Je crois que tant les délégués de l’Église autocéphale ukrainienne que ceux de l’Église orthodoxe russe souhaitent s’éviter. Leurs structures sont en conflit et ces personnes sont concrètement là pour représenter leurs institutions. C’est pour cela qu’ils ne désirent vraiment pas se rencontrer. Pour autant, il est important que leurs délégués puissent s’exprimer, et si possible pas seulement pour porter la position officielle de leur Église, mais prendre la parole en tant qu’être humain. On ne peut pas faire l’économie de leurs regards personnels sur la crise actuelle.

Quel était, pour les Églises ukrainiennes, l’enjeu de leur présence, ici, à Karlsruhe?

En ce qui concerne notre Église, jusqu’à présent, nous avions quelques représentants lors de ces assemblées générales, mais ceux-ci intervenaient au sein de la délégation russe. Aujourd’hui, nous avons, tout comme l’Église ukrainienne autocéphale, le statut d’observateurs indépendants d’Ukraine. Cela nous confère un autre statut, et l’opportunité de parler en notre nom. Avant, c’était d’ailleurs Moscou qui décidait quels délégués ukrainiens ils intégraient à leur délégation. Cette année, ce sont les responsables religieux de notre Église qui ont pu choisir leurs représentants.

Avec Moscou, nous ne sommes pas de vrais ennemis aujourd’hui, mais il est important que nous nous libérions

L’Église orthodoxe autocéphale ukrainienne a demandé à devenir membre du COE. Qu’en est-il de l’Église orthodoxe d’Ukraine, qui relevait du patriarcat de Moscou?

Il y a beaucoup de divergences entre nos deux Églises ukrainiennes. Depuis la création de cette nouvelle institution, nous rencontrons beaucoup de conflits internes au sein des paroisses. Certains fidèles restent dans notre Église, d’autres ont choisi de rejoindre cette nouvelle structure. Ce schisme a généré un conflit important en Ukraine. En ce qui concerne notre adhésion au COE, aucune décision officielle n’a été prise par notre Église dans ce sens, et je ne pense pas qu’une telle décision ait lieu dans un futur proche. Je le souhaiterais à titre personnel, mais ce n’est pas à moi de trancher en la matière.

Quelle est  aujourd’hui la situation de votre Église? A-t-elle coupé tous ses liens avec Moscou?

Je ne dirais pas que nous avons coupé tous les liens avec le patriarcat de Moscou. Nous maintenons le dialogue et les contacts. Nous ne sommes donc pas de vrais ennemis aujourd’hui, mais il est important que nous nous libérions: c’est-à-dire que nous soyons libres de nous éloigner ou non de cette influence russe. Nous devons être indépendant, avoir le droit de décider selon notre propre jugement. Parfois, celui-ci sera identique à la position russe, parfois il ne le sera pas. Il est important pour nous de pouvoir agir de manière autonome. Mais cela ne signifie pas pour autant que nous devons systématiquement avoir une position opposée à celle de l’Église russe.

Est-il imaginable que votre Église fusionne avec l’Église ukrainienne autocéphale, reconnue par le patriarcat de Constantinople?

Personnellement, je serais favorable au regroupement de nos deux structures, mais pour autant que cela ne génère pas plus de conflits au sein des paroisses. Il faut d’abord régler la situation au niveau de la base, avant de discuter sur le plan de la hiérarchie.

Pensez-vous qu’il soit possible de surmonter vos divergences?

Oui, je le crois. Pour la grande majorité de nos fidèles et prêtres, la situation actuelle nous pousse à nous repenser. Jusqu’à présent, nous étions formellement imbriqués dans l’Église orthodoxe russe. Depuis la fin du mois de mai, après avoir vu nos voisins mourir dans une guerre soutenue par le patriarche Kirill, notre position est celle d’une Église indépendante. Pour autant, il n’y a pas de vraie procédure pour devenir une église autocéphale.

L’Église orthodoxe autocéphale a envie d’être une Église nationale

Des discussions ont-elles eu lieu dans ce sens entre les délégués de ces deux Églises orthodoxes ukrainiennes?

Je ne pense pas. Nous avons aussi la possibilité de nous voir en Ukraine, pas seulement ici à Karlsruhe. Et la position est claire aujourd’hui : nous connaissons la situation, chacun a sa position, maintenant nous devons nous demander comment rapprocher ces deux positions. Karlsruhe représente pour nous une telle opportunité de nouer différents contacts, que nous ne pouvons pas non plus passer à côté. Quand nous rentrerons à la maison, nous pourrons aussi discuter entre nous. Maintenant, c’est bien de rencontrer d’autres personnes venues d’autres horizons.

Qu’est-ce qui empêcherait une telle fusion? Vos sensibilités sont-elles si différentes?

Je dirais que la principale différence entre nous est la question d’Église d’État. L’Église autocéphale soutient l’indépendance ukrainienne et ils ont envie d’être une Église nationale. Mais l’Ukraine est un vaste pays, avec une large variété de positions sur la question, notamment à l’Est du pays. Nous entendons beaucoup de critiques à l’égard de notre Église et pourtant elle est présente et active dans de nombreuses régions. Nous possédons la majorité des paroisses en Ukraine, dans les villes mais aussi en dehors. Nos prêtres connaissent la même réalité que leurs paroissiens.

C’est-à-dire?

Prenons l’exemple de la langue: des milliers d’Ukrainiens ont le russe comme langue maternelle. Or, si on écoute la position de l’Église autocéphale, il faudrait une nation ukrainienne, une langue ukrainienne, une Église ukrainienne, etc. Ils n’aiment pas cette idée de diversité – de diversité réelle. En outre, tout ce qui nous connecte à la Russie est automatiquement considéré comme pro-russe. Ils pensent que nous sommes des supporters de la Russie en Ukraine, or je ne le crois sincèrement pas.