Moins d’influence étrangère sur l’islam de France ?

Le Forume de l'islam de France n'est pas définitif: il devrait faire émerger de nouvelles figures de représentativité au sein de l'islam français. / © Keystone/ATS
i
Le Forume de l'islam de France n'est pas définitif: il devrait faire émerger de nouvelles figures de représentativité au sein de l'islam français.
© Keystone/ATS

Moins d’influence étrangère sur l’islam de France ?

Loi sur le séparatisme, Forum de l’islam de France, formation des imams: la France innove dans sa gestion du culte musulman. Changement de fond ou énième réforme cosmétique?

LES FAITS

En août 2021, le Parlement français adopte la loi «confortant le respect des principes de la République», initialement intitulée «loi sur le séparatisme». Ce texte, férocement combattu par l’Eglise protestante unie de France, qui y voit entre autres «une immixtion dans l’autonomie interne des cultes», renforce les contrôles sur la liberté de culte et les moyens de sanction contre les organisations contrevenant aux principes républicains (dont l’égalité). Une centaine de mosquées aux agissements contraires à ces principes ont été fermées depuis 2017. Par ailleurs, un premier Forum de l’islam de France (Forif), nouvelle «instance de dialogue nationale», s’est tenu en février 2022, et remplace le Conseil français du culte musulman (CFCM). Le même mois, un premier «Institut français d’islamologie», destiné à former des imams en France, voit le jour par arrêté. En Suisse, cette question relève principalement des questionnements cantonaux. Les processus de reconnaissance d’une ou de plusieurs organisations musulmanes sont en cours dans plusieurs cantons. Alors que les Universités se sont déjà emparées de la question de la formation et de la recherche en islamologie de manières différenciée à Fribourg, Genève ou Lausanne, par exemple.

LE CONTEXTE

Emmanuel Macron a tardé à se positionner sur le dossier de l’islam. C’est l’assassinat de Samuel Paty et l’attentat de la basilique de Nice (trois morts) en octobre 2020 qui amorcent un tournant sécuritaire sur le sujet, observe Claire de Galembert, chercheuse au CNRS. La gestion de l’islam en France (Etat laïque qui «ne reconnaît, ne subventionne, ni ne salarie aucun culte») démarre vraiment en 1990. Le pays est lié par des conventions avec l’Algérie, le Maroc ou la Turquie, qui envoient chaque année un contingent d’imams. Le financement de la construction des lieux de culte reste également compliqué par le principe de laïcité. En 2003, la naissance du CFCM est saluée comme une avancée. Mais l’organisme dysfonctionne par manque de représentativité. L’abandonner reste un risque: c’est perdre un interlocuteur connu.

L’ANALYSE

«Macron n’a pas à rougir» de son bilan, estime Francis Messner, directeur émérite de recherche au CNRS. La «loi sur le séparatisme» acte cependant une gestion très coercitive de l’islam. Le texte demande notamment un «engagement» envers les «principes républicains», dont la dignité. «Or cette notion est floue: pensez à la dignité dans la mort, par exemple. Cela donne à l’administratif et à l’exécutif une amplitude de contrôle considérable sur ce qu’est le ‹bon religieux› », pointe Claire de Galembert. Le texte bouleverse l’organisation administrative des cultes, en les incitant à abandonner le régime d’association selon la loi de 1901 (qui concerne 90% des mosquées) pour passer à un régime d’association cultuelle. Cela facilite leur financement légal (dons, legs) en France, mais le limite drastiquement aux activités cultuelles et impose un contrôle administratif très fort. La formation des imams est, elle, dotée d’un budget généreux (10 millions de francs). Elle devrait permettre d’éviter de recourir aux imams étrangers. Reste qu’elle doit se faire «avec les communautés musulmanes», explique Francis Messner. Celles-ci devront apporter l’enseignement théologique complémentaire aux savoirs universitaires. Ce discours sera- t-il pluraliste, dépourvu d’influences étrangères? A voir. Quant au Forif, il apporte une réelle ouverture: «On abandonne l’idée de la représentativité, qui faisait polémique, pour la cooptation administrative et une approche pragmatique, centrée sur des dossiers concrets», observe Claire de Galembert. De plus, le Forif redonne l’initiative au niveau local. «Ce n’est pas une solution imposée par le sommet, mais bien issue de la base», observe Francis Messner. Les bases d’un renouveau fondamental sont donc posées.