Coline Serreau, derrière le rire, la colère

Coline Serreau / ©Pierre Bohrer
i
Coline Serreau
©Pierre Bohrer

Coline Serreau, derrière le rire, la colère

Répliques
La cinéaste de culture protestante était l’invitée de la dernière édition du Vevey International Funny Film Festival. Elle a reçu un Viff d’honneur pour son œuvre marquée par un humour aussi tendre qu’il peut être cinglant. Son prochain film s’annonce sans concessions.

Elle rit beaucoup, Coline Serreau. Autant qu’elle décoche de flèches. Cet automne, lors du Vevey International Funny Film Festival, le public nombreux se régale des anecdotes et coups de griffe de la cinéaste.

Mais derrière son ingénuité feinte et irrésistible se révèle une lucidité implacable. En aparté, la cinéaste reconnaît que l’époque «va mal, très mal». Elle lit beaucoup la presse, les ouvrages de philosophie. «Nos sociétés sont très hiérarchisées et reposent sur les dominations de classe et de sexe.» Pour Coline Serreau, si les conclusions des penseurs marxistes sont parfois contestables, leurs outils d’analyses de la société et de son fonctionnement socio-économique ne sont toujours pas dépassés.

Ses films ne se contentent pas de critiquer, souvent avec un humour mordant: ils sont aussi «des propositions d’utopies». Dans La Belle Verte, totalement incompris à sa sortie («J’ai été incendiée d’injures, en particulier à Genève!») et devenu culte depuis, elle raconte un futur écologique, sans voiture, inclusif, où les humains vivent en harmonie entre eux et avec la nature. Saint-Jacques-La Mecque voit une fratrie déchirée se réconcilier, un enfant s’éveillant à l’écriture. La Crise n’est rien de moins que le parcours d’un homme qui sort «de l’autisme du mâle blanc occidental» et commence à prendre conscience du monde qui l’entoure… Autant d’histoires qui peuvent se lire comme des rédemptions.

J’aime beaucoup Dieu, mais j’ai du mal avec son personnel au sol

«J’aime vraiment Dieu, mais j’ai beaucoup de mal avec son personnel au sol», explique Coline Serreau, sans dévoiler sa spiritualité personnelle quand on lui demande son rapport à la religion.

Sur sa culture protestante, en revanche, elle ne fait pas de mystère. Si ses parents sont athées, ses grands-parents s’ancraient dans la foi réformée. Un grandpère pasteur, «lui-même frère de 11 pasteurs», une grand-mère issue d’une grande famille bâloise (les Frey–Bernoulli), une enfance marquée par des étés à Neuchâtel, l’école du dimanche, la lecture de la Bible et des grands mythes. Mais aussi à fréquenter l’école de Beauvallon, à Dieulefit, dans la Drôme, fondée par deux femmes: Marguerite Soubeyran et la Genevoise Catherine Krafft, rejointes par la tante de Coline, Simone Monnier. Des héroïnes engagées: elles protégeront et sauveront des enfants juifs durant la Seconde Guerre mondiale et sont toutes trois nommées au Panthéon au titre de justes parmi les nations. «Ces femmes sortaient de l’institut Jean-Jacques Rousseau, à Genève, elles étaient férues de méthodes d’éducation nouvelles et révolutionnaires: Montessori, Claparède, Rudolf Steiner…» Ancêtre de l’actuelle faculté de psychologie de l’UNIGE, l’institut Rousseau, marqué par le protestantisme, est au XXe siècle le lieu où sont théorisées et enseignées les nouvelles méthodes d’éducation.

De cette enfance, Coline Serreau tire ses convictions, ses combats : une place égalitaire faite aux femmes, un lien constant à la nature, des valeurs de résistance, de défense des minorités. Autant de thématiques présentes dans ses créations. Et pas toujours comprises. «Le succès ou l’insuccès m’importent assez peu: je suis dans la recherche de ce qui va toucher les gens et nous permettre de comprendre cette société et nous-mêmes dans cette société», explique la réalisatrice. Cette éducation ne lui a pas seulement procuré des valeurs, mais aussi forgé un caractère curieux de tout, volontaire et travailleur. En effet, Coline Serreau ne s’est jamais limitée à la caméra. Tout au long de sa carrière, elle a pratiqué toutes les formes d’art: actrice devant la caméra, interprète de théâtre, organiste passionnée de Bach, elle écrit les dialogues et scénarios de ses films, en compose quelques bandes originales, publie des pièces de théâtre devenues des succès, met en scène des opéras, expose ses peintures et photographies, dirige un chœur et un ensemble vocal…

Aujourd’hui encore, elle crée sans répit, du matin au soir, se formant sur des tutos YouTube, s’avouant volontiers «geek», avec une énergie décuplée comme jamais. Dans un pays «zémmourisé» et divisé, son prochain film, Tempêtes (avec Sophie Marceau), s’annonce drôle, touchant, mais «saignant», prévient-elle. «Il met à nu les dysfonctionnements de la société.» 

Citation

«Le rire naît du tragique. Je crois à la guérison par le rire.»

Bio express

1947 Naissance à Paris, d’un père metteur en scène et d’une mère écrivaine.
1975 Mais qu'est-ce qu’elles veulent?, documentaire sur des femmes de différents milieux, dont une pasteure genevoise.
1985 Trois hommes et un couffin, succès public (12 millions d’entrées) inspirant un remake américain.
1996 La Belle Verte, échec critique mais fable écologique devenue culte.
2003 Fonde un chœur et un ensemble vocal, l’Ensemble vocal Delta.
2019 Parution de #colineserreau, autobiographie (Actes Sud).