Brigitte Lembwadio, l’histoire d’une pionnière

Brigitte Lembwadio, première avocate noire de Suisse / © P. Bohrer
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Brigitte Lembwadio, première avocate noire de Suisse
© P. Bohrer

Brigitte Lembwadio, l’histoire d’une pionnière

Noire
Première avocate noire de Suisse, Brigitte Lembwadio combat le racisme et les préjugés en lançant, en 2022, un festival consacré à la place des femmes afrodescendantes dans notre pays. La seconde édition se prépare à Neuchâtel.

Dans la presse, on ne compte plus les articles laudatifs autour de la première édition du Festival Black Helvetia, qui s’est tenu à La Chaux-de-Fonds en octobre dernier. Et pourtant le propos n’était pas couru d’avance: comment thématiser la place des femmes noires en Suisse? Historiquement peu présentes, invisibilisées, sous-représentées, de cultures diverses… alors que les afrodescendantes font aujourd’hui partie intégrante de toutes les couches de la société.

C’était sans compter sur l’audace de Brigitte Lembwadio, avocate et présidente de l’association Mélanine Suisse, et des quinze femmes afrodescendantes qui ont imaginé ce festival. «Au départ, nous l’avions prévu sur un week-end. Puis, très vite et à l’unanimité, nous avons voulu mettre sur pied un événement plus ambitieux. On attend trop souvent les femmes noires dans les petites choses», regrette l’avocate. Covid oblige, beaucoup de forces s’en sont allées. Six femmes sont restées, rejointes plus tard par une nouvelle alliée.

Nous sommes en 2021, le temps de trouver des sponsors. «Un monde inconnu… On apprend tout en faisant», se souvient Brigitte Lembwadio. L’argent rentre enfin, des subventions fédérales, cantonales et privées. «C’est allé très vite: rechercher les salles, poser la première saison, choisir La Chaux-de-Fonds… Un rythme de travail intense», se souvient la présidente de Mélanine Suisse. Quant au programme, il sera de haut vol! Culture, entrepreneuriat, conférence, film, exposition, atelier parents-enfants, humour… rien n’est laissé au hasard. Jusqu’à la soirée de clôture, qui a réuni la marraine du festival, la cantatrice Barbara Hendricks, ambassadrice du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, et l’ancienne ministre de la Justice française Christiane Taubira. Deux femmes noires qui ont partagé leur parcours de vie de «femmes publiques condamnées à l’excellence» devant une salle comble et enthousiaste. «Tout s’est mis en place de manière époustouflante, souligne Brigitte Lembwadio. Nous avons été très ambitieuses et culottées! C’est la main de Dieu qui était dessus, oui… Le Seigneur a fait le reste.»

Immense pression

Brigitte Lembwadio naît en République démocratique du Congo (RDC). Elle arrive en Suisse à l’âge de 6 ans par un jour d’hiver: «J’ai pris la neige pour du sable froid.» Son premier jour à l’école est brutal. Elle reçoit d’un petit garçon un caillou sur la tête. «Ma première confrontation violente.» C’était en 1981. Le garçon voyait pour la première fois une fillette noire. Et le souvenir de ce papa, ancien conseiller de paroisse de Boudry, un modèle pour la petite fille. Ce même père qui a étudié la psychologie à l’Université de Neuchâtel et qui s’est vu refuser un travail dans son domaine, car «les noirs ne soignent pas l’âme des blancs»… Une fin de non-recevoir qui l’a obligé à endosser un emploi d’ouvrier pour subvenir aux besoins de sa famille. Ce même père qui éduque sa fille pour qu’elle soit la meilleure. «Il fallait être excellente au niveau de mes résultats scolaires, je ne pouvais pas me permettre de faire moins. J’ai grandi avec ce conseil paternel qui résonnait comme une injonction, car j’étais l’aînée de la fratrie. Une immense pression qui m’a poursuivie toute ma vie.»

Au même moment, la jeune femme se sent tiraillée entre ses identités européenne et afrodescendante. «J’étais longtemps assimilée. Mes amis étaient pour la grande majorité blancs. Il n’y avait pas la diversité d’aujourd’hui. J’essayais de me faire remarquer le moins possible: pas de tissage, pas trop de tresses.» Un dilemme qui la bouscule: «Je me protégeais selon mes fréquentations. J’étais une Européenne avec mes amis blancs et une Africaine lorsque je me retrouvais avec des membres de la communauté.» Une identité «difficile à vivre», car il fallait affronter les propos racistes et les clichés: «Quand j’ai voulu faire du droit, des amis de mes parents leur disaient que cela ne servait à rien, que je devais plutôt faire un apprentissage. A l’université, un condisciple m’a demandé pourquoi j’avais choisi le droit. Selon lui, les noires embrassent plutôt des études en sciences économiques… pour arranger l’Afrique!»

Identité remarquable

Brigitte devient «une extraterrestre» qui travaille pour payer ses études, alors que ses camarades sont aisés. Aux examens, l’injonction paternelle porte ses fruits, ses notes sont excellentes. «Je devenais intéressante pour mes camarades qui me disaient: ‹Mais toi, tu es différente!›» A un examen, on lui demande si elle a été adoptée. Elle répond par la négative et le professeur lui rétorque: «Vous avez été excellente, je pensais que vous étiez adoptée!»

Devoir d’excellence, sentiment d’injustice, perception d’imposture… les travers par lesquels passent de nombreuses femmes noires pour y arriver. Les études terminées, Brigitte Lembwadio cherche un stage. Elle peine à décrocher une place, alors que d’autres y réussissent avec des résultats moindres. Les Nations Unies à Genève lui ouvrent les portes. Des collègues de toutes nations s’y côtoient. Brigitte planche sur les plaintes de violation des droits humains dans les pays francophones. Pourtant, son grand rêve est de faire le barreau. Pas facile pour la future première femme noire avocate de Suisse. «Mon identité est remarquable. La première chose que l’on perçoit, c’est la couleur de peau; les compétences viennent après.»

Tu es une femme, tu es noire, tu es pauvre, tu es laide et tu n’es rien!

Son fils naît d’un premier mariage. «J’ai choisi un mari noir pour que mes enfants ne soient pas remis en question.» En même temps, son oncle lui trouve un stage dans une étude où elle s’entend dire: «Pour moi, noir ou n***, c’est la même chose, donc pas de chichi!» Une soif de justice la parcourt. «A chaque fois que l’on m’a dit que j’étais nulle, j’en ai toujours fait quelque chose de positif.» Et de continuer: «A l’instar de l’héroïne du film La couleur pourpre, à laquelle on a dit: ‹tu es une femme, tu es noire, tu es pauvre, tu es laide et tu n’es rien› et qui répond: ‹Oui, je suis une femme, je suis noire, je suis pauvre, peut-être suis-je laide, mais par la grâce de Dieu je vis›». Brigitte ajoute: «Tant que le souffle de vie qui m’a été donné par mon Créateur est en moi, j’irai jusqu’au bout de mes rêves!»

A la fin de son stage, elle est mère célibataire. Elle ouvre son étude à La Chaux-de-Fonds, rencontre son second époux et met au monde deux filles. Et là, pas question de se limiter au droit d’asile: «J’ai trouvé un peu triste de me restreindre.» Toujours cette envie d’aller là où on ne l’attend pas.

Comme avec le Festival Black Helvetia… Portée par le succès de la première édition, l’équipe légèrement modifiée s’est remise au travail. La prochaine mouture portera sur l’art et la beauté. «On souhaite montrer d’autres domaines de compétences en dehors du chant et de la musique.» Et toujours cette soif de briser les préjugés. Mais que voulez-vous? Il faut bien se battre pour ses idées.

Festival Black Helvetia

Saison 2, Art et beauté du 26 au 28 mai 2023 et du 2 au 4 juin 2023, à Neuchâtel.

www.blackhelvetia.ch