Bible versus Big-Bang: et si on n’avait plus à choisir son camp?

Lever de soleil sur la terre / Pixabay
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Lever de soleil sur la terre
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Bible versus Big-Bang: et si on n’avait plus à choisir son camp?

Lors d’une conférence ce mardi au Musée international de la Réforme, le pasteur et physicien Roland Benz expliquera pourquoi il croit que les deux hypothèses ne sont pas si incompatibles que ça. Explications.

En prolongement de l’exposition «Il était plusieurs fois», consacrée aux récits bibliques relatifs au commencement de l’univers, le Musée international de la Réforme, à Genève, a convié Roland Benz, pasteur et physicien, à livrer sa passionnante réflexion sur l’énigme existentielle de l’origine de notre monde. Et si, entre théorie du Big-Bang et récit biblique, on n’avait plus à choisir son camp? C’est en tout cas la proposition qui sera détaillée lors de cette conférence, mardi 7 mai, à Genève. Explications.

En quoi le récit de la Genèse et la théorie du Big-bang ne sont-ils pas si incompatibles que ça à vos yeux?

Parce qu’ils ne sont pas comparables, précisément. Outre le fait qu’ils soient écrits dans des contextes complètement différents, ils ne posent pas la question des origines de la même façon. Le texte de Genèse 1 affirme que Dieu, Elohim, met en ordre la création pour que la vie y soit possible. On est sur la question du pourquoi. Ce texte biblique s’apparente à un grand poème liturgique, une louange adressée à ce Dieu qui a créé le monde. Il ne porte pas sur le comment. Le modèle cosmologique dit du Big-Bang est, quant à lui, un modèle du monde réalisé à partir de tout un arsenal théorique mathématique, d’observations, de mesures, etc. Le récit biblique de la création est ainsi plus de l’ordre de la reconnaissance, et les modèles scientifiques de l’ordre la connaissance.

N’aurait-on pas alors tendance à croire plutôt la seconde version?

Permettez-moi un exemple. Un jeune homme est amoureux d’une jeune fille et veut lui faire savoir. Il lui offre un bouquet de fleurs, et lui adresse alors un doux «Je t’aime». Celle-ci lui répond alors «Merci pour l’information» et part analyser les fleurs sous son microscope. Les deux visions sont identiquement justes. Les récits de la création disent une relation au transcendant pour fonder une origine, alors que les modèles scientifiques cherchent à dire un comment, à détailler un processus. Et contrairement aux apparences, on peut relever différentes articulations possibles entre le texte biblique et la théorie du Big-Bang…

Quelles sont donc les principales correspondances que vous y voyez?

D’abord le fait que l’acte créateur est une mise en ordre, un arrachement au chaos. C’est d’ailleurs bien cette croyance initiale qui est nécessaire à tout scientifique: l’idée que ce monde est régi par un ordre, qui n’est pas immédiatement repérable, mais qui peut être défini, expliqué, théorisé. S’il n’a pas cette croyance, il ne peut pas faire des sciences.

L’autre apport de Genèse 1, c’est la dédivinisation totale du monde et de la nature, ce qui est totalement inédit par rapport aux mythes des différents peuples alentour. Or la dédivinisation à laquelle procède Genèse 1 est une des conditions nécessaires à la possibilité de faire des sciences: si on continue à penser le monde sous forme magique et de voir des esprits derrière tel arbre ou tel animal, cela empêche toute démarche scientifique.

Troisièmement, récit biblique, Big-Bang et théorie de l’évolution présentent tous une progression dans le temps avec des étapes. Même si celles-ci ne correspondent pas du tout en termes de durée (lire l’encadré, ndlr), reste cette notion de progression.

Le récit biblique de la création est plus de l’ordre de la reconnaissance, et les modèles scientifiques de l’ordre la connaissance.

Et quid de la confrontation primordiale entre d’un côté une création voulue par Dieu, de l’autre, un hasard complet sans Dieu?

Quand on commence à dire «c’est le hasard», «la nature», «la complexité», tout d’un coup, on recourt à des mots qui sont très flous et auxquels on accorde toute la puissance de faire émerger un monde. C’est aussi une croyance. Le scientifique qui reste strictement dans une démarche scientifique se gardera d’utiliser ce genre de mots, il se contentera d’essayer de théoriser ce qui est en jeu. Quand Einstein pose ses théories de la relativité, qui ont permis de construire le modèle cosmologique actuel, il pose des concepts qu’il théorise et mathématise; il ne se prononce pas sur la question des origines. C’est peut-être là qu’il faut faire la distinction, entre la notion d’origine et la notion de commencement.

C’est-à-dire?

L’origine, c’est ce qui précède un commencement: les parents sont à l’origine de l’enfant qui va commencer. L’origine fait commencer quelque chose. Par la foi, on dira alors que Dieu est à l’origine du monde, qu’il est celui qui en est le Créateur. En tant que scientifique, je ne me prononcerais pas sur l’origine du monde – ce n’est un discours possible dans une démarche scientifique. Ne confondons pas l’origine et le commencement. De même, ne faisons pas de confusion entre un texte biblique et une théorie scientifique.

Ces deux versions peuvent être compatibles?

Mais oui, comme tant de choses dans l’existence! Si je résumais l’existence à l’analyse scientifique, vous pouvez supprimer tout ce qui est sentiment, intention, projet, relation, art. Demandez à un scientifique ce qu’est la musique! Il vous expliquera les sons, les vibrations, etc. Mais vous n’aurez pas la musique comme art, source d’émotion – quand bien même il vous expliquera le rôle des cellules dans votre cerveau! On peut tout à fait réduire une expérience humaine profonde à un discours scientifique, mais ce discours est-il vraiment l’expérience que l’on vit? C’est ce que l’on a appelé le réductionnisme scientifique, comme si les sciences pouvaient dire tout sur tout. Or quotidiennement, on vit des choses qui ne sont pas analysables par les sciences. Cet impérialisme scientifique est une aberration, que la plupart des scientifiques ne suivent plus d’ailleurs.

Si le christianisme et la science traitent de l’origine du monde sur un tout autre plan, comment expliquer qu’ils aient été si souvent mis en opposition?

L’opposition date surtout du siècle des Lumières, où on commence à prôner le pouvoir de la raison: la raison devient alors le seul critère de vérité contre l’obscurantisme de la religion. Or les sciences sont nées dans un contexte profondément chrétien et dévelopée par nombre de scientifiques chrétiens: Galilée, Newton, Kepler, etc. Personnellement, je pense que le développement des sciences est redevable non seulement aux Grecs mais aussi à l’attitude chrétienne. Dans le monde grec, surtout avec Aristote, l’expérience n’avait pas de valeur, c’est la théorisation de la réalité qui importait. On peut faire de l’observation , mais l’expérience est vraiment anecdotique.  Toute la prise au sérieux du réel comme lieu d’expérimentation nous vient du monde juif judéo-chrétien.

La science semble avoir depuis largement évincé son ancrage chrétien…

Le siècle des Lumière a utilisé l’histoire du procès de Galilée pour s’en prendre à la religion. Mais les deux sont responsables de cette opposition au niveau idéologique. Il y a eu un totalitarisme chrétien, qu’il faut bien reconnaître. Celui-ci s’est exprimé très fortement avec Vatican I et là, le christianisme n’a pas gagné des points. Mais cette opposition était aussi relayée par un totalitarisme scientiste – et pas seulement scientifique. Fin XIXe, début XXe, on est dans la science triomphante. Notons que depuis, on a fait le ménage: il y a eu tout un travail d’épistémologie fait, qui a permis de reconnaître les compétences des sciences, mais aussi leurs limites. De la même façon, les théologiens ne font plus dire au texte biblique ce qu’ils n’ont pas à dire. On est heureusement dans une période de clarification.

A quoi doit-on cette remise en question des sciences?

Au tournant du XXe, il y a deux grandes théories qui émergent, la théorie de la relativité et l’émergence du quantum, soit l’observation que dans le monde du très petit, les choses ne se passent plus de manière continue, mais quantique, par sauts discrets et discontinus. C’est une grande secousse dans le monde scientifique, qui doit refonder complètement la physique classique, qui ne convient pas du tout pour le monde atomique. Dès lors, notre connaissance n’est plus la connaissance du monde tel qu’il est, mais tel qu’il nous apparaît. Il n’est plus possible de faire abstraction de nous observant, car c’est nous qui construisons des théories, des modèles à partir du réel.  On est donc obligé de renoncer à une connaissance absolue de la réalité.

Tant et tant de temps différents

Théories scientifiques et textes bibliques s’accordent à dire que le monde s’est construit à travers différentes étapes, soit selon une progression temporelle. Or l’horloge n’est pas la même pour tout le monde. Alors que la Bible parle d’une semaine, les scientifiques parlent d’un processus de milliards d’années. Un fossé infranchissable intellectuellement? «Dans le livre de la Genèse, le jour de vingt-quatre heures comme tel n’est formé qu’au quatrième jour», souligne Roland Benz. Soit lorsque Dieu créa le soleil, la lune et les étoiles, précisément pour «séparer le jour de la nuit». Ainsi, pour le pasteur, le cadre temporel d’une semaine est symbolique.

La question du temps, dans ce récit de la création, n’en a pas moins toute son importance, explique-t-il encore. «Ce récit a été écrit dans un contexte difficile, puisqu’on pense qu’il a été écrit lors de l’exil des judéens à Babylone.» Le peuple en exil n’a alors plus de lieu pour célébrer son Dieu. «Il doit donc donner sens au temps», pose le théologien. «Ce récit est un transfert de l’importance de l’espace pour passer à l’importance du temps. Nous n’avons plus de lieu pour honorer notre Dieu, mais nous avons un temps, le shabbat.» Inscrire le récit de la création dans une dynamique temporelle, telle que vécue au quotidien, était une manière, selon le théologien, de précisément valoriser cette notion de temps.

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Roland Benz, pasteur genevois et physicien
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