« Les attentes millénaristes correspondent à l’utopie d’une société juste »

Crédits: 7 Eglises
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Les 7 Eglises, une enquête de Christophe Hanauer aux accents littéralistes.
Crédits: 7 Eglises

« Les attentes millénaristes correspondent à l’utopie d’une société juste »

CINEMA
Ingénieur dans l’automobile, chrétien évangélique, Christophe Hanauer a réalisé un documentaire sur les traces archéologiques des sept églises mentionnées dans l’Apocalypse de Jean, en salles en septembre prochain. Un propos qui s’inscrit dans la longue veine des croyances millénaristes. Explications.

285 heures de tournage, près de 27 heures d’interview avec 23 spécialistes du monde entier : le documentaire Les 7 Églises de l’Apocalypse, diffusé en 9 épisodes de 26 minutes dans plusieurs salles romandes dès septembre, se veut un travail d’ampleur, une véritable enquête même.

Tout est parti de la curiosité de Christophe Hanauer, ingénieur motoriste dans le domaine automobile, qui fréquente plusieurs églises évangéliques, après avoir grandi dans une famille catholique alsacienne, à Masevaux. « Mes parents étaient croyants, mais je n’avais pas fait d’expérience personnelle. Je me suis interrogé, puis j’ai été confronté à des expériences fortes qui m’ont convaincu qu’il existait une réalité spirituelle complémentaire au monde physique, ce dernier étant l’expression apparente du premier. J’ai une foi de type évangélique, avec un intérêt pour les mouvements charismatiques et pentecôtistes qui expérimentent la dimension du plein évangile. »

C’est en rencontrant le pasteur Jean-Marc Thobois (protestant, fondateur d’une revue pro-Israël, décédé du Covid-19) que Christophe Hanauer s’intéresse à l’apport de l’archéologie et de la pensée juive pour comprendre les Écritures. « En se rendant sur place et en visitant les sites, le texte biblique prend soudain de la saveur, du relief. Y ajouter l’Histoire et le contexte culturel de l’époque permet de comprendre le message du texte. » Comprendre la parole biblique grâce au terrain : voilà l’objet de son enquête cinématographique sur l’Apocalypse, qui le mène de la Turquie à la Grèce, sur les traces des premiers chrétiens, entre Smyrne (Izmir, aujourd’hui), Patmos, Éphèse ou encore Pergame (aujourd’hui Bergama). « Jean s’adresse à des personnes et à des lieux réels, existants à son époque, à savoir les communautés de ces sept Églises. Si l’on ne comprend pas l’auditoire à qui Jean s’adresse, on risque alors de tomber dans une explication de texte ésotérique et déconnectée de la réalité. »

Un message d’espoir

Après ses deux ans d’enquête très documentée, Christophe Hanauer reprend certaines thèses aujourd’hui consensuelles : ce texte propose une vision très imagée de la fin des temps. Il est rédigé comme un nouvel Exode, avec Jésus qui libère son Église sur le modèle de Moïse, et l’Antéchrist qui la persécute, rappelant pharaon.

Sur un plan littéraire, l’Apocalypse fait écho à certaines prophéties bibliques ; on peut, en raison de ces éléments, estimer que son ou ses auteurs est juif — ou possède une culture juive établie. Avoir passé par tout ce travail a permis à Christophe Hanauer d’accéder à une autre compréhension. « L’Apocalypse est populaire pour de mauvaises raisons : il évoque le mal absolu, la catastrophe. Mais j’ai trouvé intéressant de comprendre que le texte s’adresse à des personnes physiques, persécutées, qui doivent être encouragées et fortifiées, qui ont des problèmes réels et concrets. Dans la Bible, ce texte n’évoque pas le mal, mais la libération, une promesse de délivrance du mal qui asphyxie toute l’humanité, c’est le plus grand message d’espoir et de libération finalement. »

Une lecture littéraliste

Cependant, pour le réalisateur, le texte a aussi « une dimension concrète, bien réelle ». Cette lecture littérale, que la doctrine chrétienne, depuis Saint-Augustin, a majoritairement rejetée, attend « la gouvernance physique du messie sur terre ». « Je ne peux pas affirmer que nous sommes la dernière génération et que l’Apocalypse est pour demain… mais on constate des signes troublants dans l’actualité qui montrent que ce temps est déclenché », affirme le réalisateur. Lesquels ? « Au chapitre 8, il est question de l’absinthe qui empoisonne les eaux de l’humanité : ‘Le troisième ange sonna de la trompette. Et il tomba du ciel une grande étoile ardente comme un flambeau ; et elle tomba sur le tiers des fleuves et sur les sources des eaux. Chapitre 11 Le nom de cette étoile est Absinthe ; et le tiers des eaux fut changé en absinthe, et beaucoup d’hommes moururent par les eaux, parce qu’elles étaient devenues amères’. [Selon les versions de la Bible, absinthe se traduit aussi par ‘amertume, NDLR]. Or, Tchernobyl, en ukrainien, veut dire l’absinthe ! De même, le signe ‘666’ sur le front ou la main désigne le mal dans le texte. Or, selon les techniques d’interprétation juives, 666 se traduit par 3 w (www) : on peut donc évoquer internet et la surveillance mondiale… Jamais dans l’histoire de l’humanité on n’a été aussi proches du texte, qui comporte une réalité concrète et très littérale. Les années 2020 donnent aux prophéties un contexte très plausible pour leur accomplissement », insiste Christophe Hanauer.

Tradition millénariste

Cette lecture dite « millénariste », parce qu’elle prend pour acquis un règne millénaire du Christ sur terre tel qu’évoqué dans l’Apocalypse, justement, s’inscrit dans un courant très ancien et typique des christianismes « marginaux et contestataires », explique Philippe Gonzalez, maître d’enseignement et de recherche en sociologie de l’Université de Lausanne. « Les attentes millénaristes correspondent à l’utopie d’une société juste dans son organisation sociale. À travers l’histoire, elle est souvent portée par des mouvements contestataires dans un rapport de méfiance envers les institutions : anabaptistes allemands au XVIe siècle, puritains anglais un siècle plus tard, camisards en France… », décrit Philippe Gonzalez. À chaque fois, il s’agit de lire l’Histoire à travers la perspective divine du jugement dernier. Et d’offrir un modèle de société théocratique. « La bonne société, selon la tradition millénariste, c’est celle où règne Jésus, depuis Jérusalem, en imposant sa volonté à toutes les nations. »  Au XVIIIsiècle, cette lecture, qui était d’abord le fait de mouvements populaires et peu intellectuels, est reprise par l’establishment anglican. « Cela permet au clergé de retrouver une manière de dire l’histoire de manière compréhensible, alors qu’avec le choc provoqué par la Révolution française, on a le sentiment qu’on ne la comprend pas. De plus, l’idée d’une société chrétienne se fissure à ce moment, puisque cette Révolution est partisane d’un laïcisme dur, voire un théisme opposé au christianisme. »

Périodes historiques troublées

C’est, évidemment, dans les périodes historiques troublées ou complexes que ressurgissent des « poussées » millénaristes (Seconde Guerre mondiale, Guerre froide). Tout comme au sein de mouvements religieux marqués par le piétisme. « Le piétisme, qui fait partie de l’une des trois spiritualités de base des mouvements évangélique, suppose un rapport personnel du croyant avec Dieu. Cette rencontre personnelle avec le Créateur implique un impensé de l’Histoire. C’est ce sens de l’histoire que vient combler le millénarisme. » Cette lecture millénariste et ses schémas complexes de la fin des temps se répandent en Suisse au XIXe siècle, avec la naissance d’Églises libres issues du réveil, « sur la base d’un schéma proposé par le prédicateur John Nelson Darby, traduit en une dizaine de langues en 1909 qui a popularisé cette lecture de la Bible », et dont le succès ne s’est finalement jamais démenti, observe Philippe Gonzalez.

Un succès qui se renouvelle au fil des époques

La popularité de ces lectures, dans lesquelles s’inscrit le film de Christophe Hanauer, s’explique car elles ont la force d’être à la fois précises, mais suffisamment vagues pour y lire une série d’interprétations. « Les personnages de Gog et Magog, deux entités démoniaques ou deux nations sous la domination d’esprits territoriaux dans l’Apocalypse, ont ainsi tour à tour été vus comme la Chine et l’URSS, ou encore l’Irak… L’Union européenne a un temps été assimilée à l’Antéchrist par certains interprètes, car son drapeau à 10 étoiles rappelait, en 1981, les dix cornes de la bête décrite au chapitre 12 de l’Apocalypse. À présent, c’est au tour de l’islam d’être dépeint sous ces traits, l’immigration musulmane en Europe étant présentée comme une stratégie de l’Antéchrist », observe Philippe Gonzalez.

Autrement dit, à chaque époque et à chaque génération son millénarisme ! À n’en pas douter, la pandémie récente a fait fleurir les interprétations. « Le texte de l’Apocalypse, fait pour rassurer les chrétiens persécutés au IIe siècle, comporte clairement une dimension cryptique et se prête parfaitement à la subversion et l’utopie », conclut le chercheur. C’est sans aucun doute le secret de la fascination profonde que continuent à exercer ces écrits.

Infos

Les Septs Églises de l’Apocalypse, le 9 septembre — cinéma Astor à Vevey, suivi de 4 soirées thématiques. Projections au cinéma d’Oron-la-ville : 16 - 23 - 30 octobre, et autres projections en Suisse romande à retrouver sur : https://www.facebook.com/milleniumproduction.ch/