Comment les musulmans toilettent leurs morts

Pour les musulmans, la toilette funéraire est un devoir moral. / IStock
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Pour les musulmans, la toilette funéraire est un devoir moral.
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Comment les musulmans toilettent leurs morts

Francesca Sacco
8 mars 2022
Samedi 5 mars, l’espace Mouslima, à Fribourg, proposait un atelier pour se former à la pratique de la toilette mortuaire. Reportage.

Pour les musulmans, la toilette funéraire est un devoir moral, à la fois envers le défunt aux yeux de la sunna (la tradition et les pratiques du prophète Mahomet); le fait d’y participer permettrait le pardon de 40 péchés. Cela fait vingt-huit ans que l’association forme des bénévoles – elles sont actuellement une demi-douzaine à pouvoir être sollicitées par les familles pour pratiquer ce rituel très codifié qui se déroule généralement à la morgue.

Samedi 5 mars, sept femmes originaires d’Algérie, de France, du Maroc, de Macédoine, de Somalie, de Tunisie et de Suisse participaient au cours qui se tenait dans les locaux de l’association œcuménique Espace Mouslima, à Fribourg.

L’instructrice, Alia, est Irakienne. « Qui parle arabe, ici? » demande-t-elle. La moitié des participantes lèvent la main. Miriam, la présidente de l’association se chargera donc de la traduction simultanée.

Il faut savoir que selon la sunna, un défunt doit être enterré dans un délai d’un jour. Or, les pratiques administratives en vigueur en Suisse font que l’observation de cette tradition est impossible. «Le plus souvent, nous ne pouvons pratiquer la toilette rituelle que le troisième jour; parfois il faut attendre une semaine», explique Miriam. Le passage en chambre froide gêne : les musulmans considèrent qu’un défunt est capable de voir et de ressentir pendant douze heures encore après son décès.

Jamais sans ma valise

Le rituel est effectué par 3 à 5 personnes de confiance, en suivant la règle de la non-mixité. La sunna prévoit une exception pour les époux (une femme peut toiletter son mari et vice versa) et les parents (une mère ou un père peut toiletter son enfant de sexe opposé jusqu’à l’âge de 7 ans). Les bénévoles peuvent avoir été désignés par l’intéressé de son vivant. Les détails de la toilette seront dans tous les cas soumis au secret.

Dans la «valise mortuaire» de l’instructrice, on trouve notamment: des serviettes et des lingettes, du coton épais et des rondelles d’ouate, du dissolvant à ongles, un peigne et une brosse à cheveux, du savon et de la poudre de sidr ou jujubier également utilisée comme savon, mais aussi du shampoing, du camphre, du musc et surtout, le kafan, c’est-à-dire le linceul. Taillé dans un coton fin de bonne qualité, il comprend deux grandes pièces de tissu pour envelopper le corps, une robe, une blouse et un foulard. Le kafan est normalement de couleur blanche, mais il peut être fleuri en Algérie et vert en Tunisie, par exemple. Une fois le kafan déplié et déposé sur la table mortuaire, la toilette (Ghoussl) peut commencer. Aujourd’hui, celle-ci sera mimée sur un mannequin en mousse.

La housse mortuaire est ouverte précautionneusement, un linge opaque rabattu sur le corps du défunt pour ne pas dévoiler sa nudité. Ses articulations sont doucement massées pour les assouplir après le passage au «frigo» qui peut entraîner une certaine ankylose. Si cela n’a pas déjà été fait, il faut lui fermer les yeux – au besoin, on peut les couvrir avec des rondelles de coton. Le ventre est débarrassé des gaz abdominaux et des matières fécales en exerçant de légères pressions sur l’abdomen. Les gestes doivent être effectués avec délicatesse et discrétion. Les éventuels bijoux, bagues et pansements sont retirés, tout comme les bridges et les appareils dentaires, sauf si l’ouverture de la bouche est rendue impossible par la rigidité cadavérique.

Munie d’un petit arrosoir blanc, Alia fait semblant de procéder à ces petites ablutions qui sont rythmées d’invocations («bismillah», au nom de Dieu), conformément à la tradition. Elles seront répétées trois fois, d’abord du côté droit, puis du côté gauche. Elle nettoie délicatement les mains, la bouche, le nez et les oreilles, avant de les boucher avec du coton pour éviter d’y faire entrer involontairement de l’eau. Elle termine avec les pieds et place un chiffon propre entre les jambes du défunt, pour prévenir le risque de souillure du linceul.

Un verre de sidr

Pour les grandes ablutions, il faut impérativement être plusieurs puisqu’il faut manier le cordon de douche de la morgue tout en maintenant le corps en équilibre sur le côté. Il sera lavé en entier trois fois, en commençant par le haut du corps pour descendre progressivement jusqu’à la pointe des pieds. L’eau utilisée ne doit être ni trop chaude ni trop froide. Miriam précise qu’il faut compter un verre de sidr pour cinq litres d’eau. Les participantes prennent studieusement des notes.

Après le séchage du corps, un soin particulier est apporté aux cheveux: brossage et shampoing en tous les cas, après-shampoing éventuellement, puis tressage de nattes afin que la couronne du paradis puisse tenir sur la tête. Ces femmes ne sont pas là uniquement pour le respect de la tradition ou le pardon de leurs péchés. Un jour, l’une d’elles sera peut-être toilettée par des sœurs qui ont participé à ce cours.

«On lave la personne comme on aimerait être lavé»

Miriam, présidente de l’association œcuménique Espace Mouslima

Quelles sont les motivations de vos bénévoles? 

La motivation principale est d'obtenir des récompenses et le pardon de ses péchés. Le prophète rapporte que celui qui effectue la toilette mortuaire aura 40 péchés pardonnés. La toilette mortuaire est une obligation. C'est un honneur de le faire. Nous avons donc décidé de nous organiser en groupe bien structuré, avec une liste de bénévoles toujours à jour et un groupe WhatsApp qui réunit les bénévoles. Quand il y a une demande, on fait un tournus pour que ce ne soient pas toujours les mêmes qui interviennent. Ce qui nous motive est de trouver une personne de confiance qui puisse nous laver lors de notre décès. On lave la personne comme on aimerait être lavé. C'est le principe.

Quid de l’appréhension à toucher un corps mort?

Au début c'est effrayant, puis on prend l'habitude et avec les prières et les invocations, on arrive à dépasser l'appréhension. 

Ces rituels se déroulent-ils toujours à la morgue?

En général, elles se déroulent à la morgue de l'hôpital ou à la chapelle funéraire. Jamais au domicile, ici en Suisse. Car ce sont les pompes funèbres qui font appel à nous, sur demande de la famille. Dans les pays musulmans, la toilette peut se faire à la maison.