Réaménager les espaces religieux pour servir la société

RNS/courtesy of Chris Kendig
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Des participants au projet
RNS/courtesy of Chris Kendig

Réaménager les espaces religieux pour servir la société

Caroline Cunningham
3 janvier 2019
À Philadelphie aux États-Unis, un projet de réaménagement des lieux de culte a été mis au concours. Le but? Mieux répondre aux besoins de la population.

Alors qu’il faisait froid et sombre en cet après-midi de décembre, la foule s’était rassemblée à l’intérieur du Centre d’architecture de Philadelphie. Les ministres étaient côte à côte avec les architectes, les citoyens et les organisateurs communautaires. Ils s’étaient réunis pour voir les résultats de l’Infill Philadelphia, un concours de design pour améliorer les espaces communautaires, organisé tous les deux ans dans la ville.

Le thème de cette année «Lieux sacrés/espaces civiques» portait sur trois propriétés religieuses: la mosquée Philadelphia Masjid, dans le quartier Mill Creek, l’Église méthodiste unie Wharton-Wesley à Cobb Creek et l’Église baptiste de Sion au nord de Philadelphie. Les trois édifices sont ouverts à un large public. «Près de 90% des personnes dont ils s’occupent ne sont pas membres», relève Bob Jaeger, président de l’organisme à but non lucratif Partners for Sacred Places, qui s’est associé à un autre groupe, Community Design Collaborative, pour organiser ce concours.

Malgré leur rôle crucial dans leur quartier, les congrégations font face à des difficultés qui se retrouvent fréquemment chez un grand nombre d’organisations religieuses urbaines: des biens immobiliers avec beaucoup de potentiel, mais comportant de nombreux problèmes et pas assez de fidèles pour payer les rénovations. «Ce sont de facto des centres communautaires, et pourtant, ils n’utilisent qu’un tiers ou 20% de leur espace», souligne Bob Jaeger.

Un besoin d’investissement

Les problèmes auxquels sont confrontés ces espaces religieux ont fait l’objet d’un rapport publié en 2017 par le Pew Charitable Trusts, qui a conclu que bon nombre de ces 839 espaces historiques avaient besoin «d’investissements importants». «À mesure que les bâtiments se détériorent et que le nombre de fidèles diminue, les congrégations devront déterminer ce qu’elles vont faire de leur lieu de culte dans les années à venir», peut-on lire dans le rapport.

«Pour que ces lieux prospèrent, il faut plus de créativité», ajoute encore Bob Jaeger, qui souligne que ce qui se passe à Philadelphie se retrouve un peu partout. «Toute cette problématique a atteint son paroxysme, il y a tellement d’endroits à risque. Je pense qu’il est temps pour nous, en tant que société, de s’interroger: ‘Voulons-nous perdre tous ces lieux? Pouvons-nous trouver des moyens créatifs pour en sauver certains?’»

Les trois lieux de culte historiques sont de précieux carrefours communautaires, relève Heidi Segall Levy, directrice des services de design de la Community Design Collaborative. Mais ce qui l’a attirée vers ce projet, c’est l’étude du Pew Charitable Trusts, dans laquelle il est fait référence à une autre recherche réalisée en 2006 par Ram A. Cnaan, professeur à l’Université de Pennsylvanie. Cette recherche de 2006 montre à quel point les congrégations offrent des services sociaux à leurs communautés. De plus, une autre étude réalisée par Partners for Sacred Places, estime que l’impact économique total d’un espace religieux historique moyen est de 1,7 million de dollars.

Améliorer le potentiel

Sur la base de ces résultats, le concours «Lieux sacrés/espaces civiques» vise à montrer le potentiel de chaque lieu s’il est réaménagé pour servir tant les membres que la société civile. Chaque congrégation était jumelée à une équipe de conception et à un organisme communautaire dans le but de mobiliser le voisinage. Ainsi, la mosquée Philadelphia Masjid a été jumelée avec le People’s Emergency Center, un organisme d’aide au logement. L’Église méthodiste unie Wharton-Wesley a travaillé avec ACHIEVEability, qui se concentre sur la pauvreté chez les parents seuls. L’Église baptiste de Sion a été rejointe par une organisation de développement communautaire, appelée à servir le Centre pour le contrôle des maladies et la prévention (Center for Disease Control and Prevention, CDC).

Avec l’aide de Partners for Sacred Spaces, les équipes de conception ont commencé par faire le lien entre «ce qu’offrent les lieux et ce que les communautés ont besoin», souligne Bob Jaeger. Caitlin Youngster, conceptrice principale de HOK, le cabinet d’architecture, d’ingénierie et de planification qui s’est associé à la mosquée Philadelphie Masjid, une communauté de 500 musulmans logée dans une ancienne école primaire construite en 1922, explique: «La plupart du temps, on se lance dans des projets pro bono, qui se déroulent généralement dans des quartiers mal desservis. La première étape consiste à se demander de quoi ont besoin les habitants. Le but de cet exercice est d’examiner ce qu’ils ont déjà et de voir comment l’améliorer.»

À la mosquée, il s’agissait de renforcer les programmes de formation au métier de cuisinier, pour lesquels 300 000 dollars (environ 296 000 francs suisses) avaient déjà été investis dans l’amélioration de la cuisine et d’autres rénovations. Le Philadelphia Masjid, qui a acheté son campus en 1976, comprenait d’abord la mosquée et l’école Sœur Clara Muhammad, mais depuis la fermeture de l’école en 2008, le bâtiment a été sous-utilisé. Outre la construction d’une nouvelle cuisine dans le bâtiment de l’école, les concepteurs ont proposé d’utiliser des salles de classe vides pour la formation et d’ajouter des logements intergénérationnels à la propriété.

 

Inviter les gens du quartier

«L’étape suivante consistait à inviter les gens du quartier et les intégrer aux réflexions sur les changements. Nous avons été en mesure d’obtenir un énorme soutien de la communauté de l’ouest de Philadelphie tout autour de notre site», affirme Aazim Muhammad, directeur du développement communautaire du Philadelphia Masjid. «C’est incroyable à quel point les gens étaient impatients de participer à un groupe de travail communautaire.»

Pour Heidi Segall Levy, l’un des plus importants changements à apporter facilement consiste en la création d’une entrée claire et visible. Les édifices religieux ont tendance à être fermés comme des forteresses, dit-elle, de sorte que la communauté ne peut pas entrer à l’intérieur pour voir quel genre de programmation publique est en cours. L’une des principales modifications de conception que l’équipe HOK a recommandée pour le Philadelphia Masjid a été la création d’une nouvelle entrée sur la façade de l’immeuble qui fait face à un parc public.

25 millions de transformations

Aazim Muhammad estime qu’il faudrait un investissement de 25 millions de dollars pour mettre en œuvre toutes les transformations de la mosquée. Pour éviter que le processus de conception ne soit un exercice purement académique, Infill Philadelphia a mis en contact les acteurs locaux et les partenaires d’investissement potentiels pour aider chaque site à donner vie aux concepts. C’est une tâche extrêmement difficile, mais Aazim Muhammad pense que la congrégation est déterminée à y arriver. Et même si ce n’est pas le cas, dit-il, le processus d’ouverture des portes est précieux en soi, tant pour créer des contacts avec les voisins que pour raviver la congrégation autour d’un but commun.

«Nous allons continuer à travailler avec notre groupe communautaire et faire une sorte de planification plus large maintenant. Le plus important est de ne pas avoir peur de ces projets. Nous sommes ravis d’avoir une maison qui reflète vraiment qui nous sommes en tant que communauté et qui rapprochera les communautés du quartier», sourit Aazim Muhammad.

Caroline Cunningham, Philadelphie, RNS/Protestinter