«Un accompagnement spirituel sans religion, c’est une religion de plus»

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«Un accompagnement spirituel sans religion, c’est une religion de plus»

La reconnaissance de l’Union vaudoise des associations musulmanes en tant qu’institution d’intérêt public, lui ouvrira les portes de l’aumônerie en milieu sanitaire. Aujourd’hui, des accompagnants spirituels musulmans interviennent déjà au CHUV. Que changerait alors la reconnaissance? Interview de Mostafa Brahami, imam et accompagnant spirituel.

Du point de vue de l’accompagnement des personnes hospitalisées, que changerait concrètement la reconnaissance de l’Union vaudoise des associations musulmanes (UVAM)?

Nous serions véritablement présents à l’hôpital, en intégrant l’aumônerie. Ceci permettrait d’informer les patients que nous sommes là et disponibles pour répondre à leurs demandes. Pour ma part, cela fait six mois que je n’ai pas été contacté et pourtant, je doute qu’il y ait moins de musulmans au CHUV. La présence peut provoquer la demande. Pour répondre à une demande spirituelle, il est nécessaire d’avoir la culture religieuse qui y est liée. Et malgré tous nos bons efforts, nous n’avons ni les mêmes mots, ni le même univers spirituel que les aumôniers chrétiens. Le défi est donc de gérer des appartenances diverses avec un fond commun. Un accès à l’aumônerie favoriserait aussi l’interactivité avec le personnel soignant et les aumôniers.

Vous êtes accompagnant spirituel de UVAM au CHUV. En quoi ça consiste?

Depuis 2006, j’interviens auprès de musulmans hospitalisés et leur famille qui en font la demande à l’aumônerie. Je suis là pour amener du réconfort et un message d’espérance, mais aussi un avis islamique sur les questions entourant la maladie et la fin de vie.

Les demandes concernent essentiellement des situations de fin de vie. Devant la mort, les gens perdent pied. Ils ont besoin de conseils pour appréhender ce moment autant que pour les rites funéraires. Il s’agit aussi de faire l’intermédiaire entre patient, famille et personnel soignant.

En quoi cette présence est-elle essentielle?

La société est devenue hétérogène. On ne sait pas toujours comment agir ou réagir pour ne pas heurter, mais respecter l’autre. À ce titre, le corps médical est en demande. Je suis intervenu au CHUV, il y a plusieurs années, aux côtés de représentants protestants, catholiques et juifs pour expliquer comment la maladie et la mort sont appréhendées dans les différentes traditions religieuses.

Cela a notamment permis de rappeler que dans l’islam, la maladie n’est pas une sanction divine et n’est pas dégradante. Le prophète nous le dit: «Soignez-vous!». Pour autant, lorsqu’il n’y a plus d’espoir, il ne s’agit pas de s’acharner. Le corps peut donc être touché lorsque des soins s’imposent ou lorsque la personne est décédée. Le don d’organes est également autorisé – bien qu’il ne s’agisse pas de donner ce qui peut faire mourir le vivant – et le corps peut être légué à la médecine.

Il est aussi utile d’informer le personnel soignant qu’il n’est pas rare de trouver des lectures coraniques ou des enregistrements sonores à proximité du patient. Au seuil de la mort, le musulman doit pouvoir prononcer son attestation de foi avant de rendre son dernier souffle. Les derniers moments de la vie sont essentiels, le patient et ses proches ont besoin d’assistance. Nous avons donc besoin de connaître l’autre pour avoir le geste et la parole adéquats, même si dans de tels cas, l’erreur n’est pas consciente.

Pourquoi avez-vous choisi d’assurer cette présence à l’hôpital?

C’est une obligation. En islam, il y a l’obligation individuelle du culte de Dieu et l’obligation collective qui touche à l’intérêt public. Si la société a un besoin, nous devons le combler. Il n’empêche qu’il y a une double difficulté. Malgré l’empathie, malgré notre propre expérience de la souffrance, nous ne ressentons jamais qu’une partie de la douleur de l’autre. Jusqu’où alors donner un conseil qui reste extérieur? Et puis il y a l’autre: est-ce qu’il vous comprend? Et vous, comprenez-vous sa demande?

L’aumônerie en hôpital est en pleine mutation. L’idée d’un accompagnement spirituel plus professionnel et interdisciplinaire et moins confessionnel fait son chemin. Qu’en pensez-vous?

Un accompagnement spirituel issu de spiritualités sans religion, c’est une religion de plus. Si l’on entend la professionnalisation au sens d’une formation qui permet de ne pas heurter le patient, qui apporte des éléments culturels et touchant aux spiritualités dans leur diversité, alors la démarche est positive. Sinon, il s’agit d’une nouvelle religion. Je ne me sens pas de répondre à une demande chrétienne, car nous n’avons pas les mêmes symboles et ni les mêmes repères. Sans le background religieux, on ajoute une difficulté à la souffrance.

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Mostafa Brahami, imam et accompagnant spirituel au CHUV.
© Marie Destraz