Le feu du pont Bessières réchauffe les cœurs

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Deux bénévoles près du feu
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Le feu du pont Bessières réchauffe les cœurs

26 décembre 2018
Depuis près de quarante ans, le Feu de la solidarité brûle sur le pont Bessières à Lausanne. Jusqu’au 3 janvier, des bénévoles accueillent les passants à la recherche d’une oreille attentive.

Mardi 25 décembre sur le pont Bessières à Lausanne. La nuit est tombée, il fait froid, mais le ciel est étoilé. Caroline et Yahya discutent tranquillement autour d’un brasero. Tous deux sont bénévoles au Feu de la solidarité qui se tient sur le pont lausannois du 21 décembre au 3 janvier. «C’est ma première fois», sourit Caroline, une cinquantenaire qui sera en poste jusqu’à minuit. Autour du brasier, quelques chaises. Un banc recouvert de couvertures a été placé contre la balustrade du pont. De chaque côté, une petite cabane en bois. L’une sert de garde-manger. Dans l’autre, un matelas est posé à même le sol et des sacs de couchage sont empilés dans un coin.

Il est près de 20h. Des passants traversent le pont. Certains lancent un «Joyeux Noël», d’autres ne font que contourner la petite installation. Chi Hui s’arrête pour boire un thé préparé sur le feu. Il habite dans le quartier. «J’ai vécu une période pendant laquelle je me sentais vraiment démuni. Je crois que je peux ressentir ce que vivent les personnes les plus seules. Je suis là par compassion.» Puis arrive Pascale, emmitouflée dans sa veste à capuche. «Noël, c’est aussi aller à la rencontre des autres dans la bienveillance. Plusieurs de mes proches se sont suicidés, j’ai perdu progressivement ma famille. Ces deux derniers jours, des amis m’ont invitée pour les fêtes, c’est un cadeau d’avoir pu être accueillie.»

Depuis près de quarante ans, une permanence d’écoute et d’accueil se tient sur le pont Bessières, 24 heures sur 24, pendant les fêtes de fin d’année. Une période particulièrement difficile pour les personnes seules. Joël Albert, décédé en 1995, en est le créateur. L’idée lui est venue après qu’il ait vu une personne se suicider en sautant du pont. L’action se nommait, jusqu’à l’année passée, le groupe des Amis de Joël en hommage à son fondateur. Depuis 2018, on parle du «Feu solidarités Bessières». «Nous avons décidé de changer le nom, car notre action n’est plus destinée uniquement aux personnes qui auraient des pensées suicidaires. Que ce soit des personnes souffrant de solitudes, endeuillées ou qui souhaitent simplement discuter un instant, le feu est vraiment là pour tous», explique Herbert Stock, coresponsable de ce projet.

Aucune subvention de la Ville

La présence sur place est assurée par une quarantaine de bénévoles qui travaillent par tranche de huit heures. Ils offrent aux arrivants une boisson chaude, un biscuit ou une saucisse grillée sur le feu, mais surtout un sourire et une oreille attentive. Cette soirée du 25 décembre, de nombreuses voitures s’arrêteront pour déposer un panettone, un carton rempli de muffins au glaçage coloré et même des spaghettis bolognaise. «Sans Migros-Vaud, nous ne serions pas là. Cela fait 25 ans qu’ils nous amènent les deux cabanons et nous offre un bon de 300 francs.» Quant à la Ville de Lausanne, «elle ne nous verse aucune subvention. Heureusement que l’autorisation pour l’emplacement est gratuite», soupire Herbert.

Ce restaurateur bat le pavé du pont Bessières depuis l’âge de 14 ans. «À cette époque, c’était compliqué dans ma famille et je préférais sortir. J’ai commencé avec Joël en 1985. À l’âge de 27 ans, j’ai fait une tentative de suicide. Après automatiquement, on comprend les personnes qui ont envie de passer à l’acte.» La soirée précédente a été forte en émotions. Aline, qui entame son premier hiver comme bénévole, est encore sous le choc. «Hier soir, vers 18h, une personne courait au milieu du pont. Elle était confuse et disait vouloir en finir. J’ai pris deux mandarines, je me suis approchée d’elle et j’ai réussi à créer le contact, puis nous avons discuté pendant plus d’une heure.» Pendant ce temps, Herbert contactait les forces de l’ordre. «C’est ce que nous faisons quand une personne est en danger.» Le malheureux qui s’était enfui d’un hôpital psychiatrique a pu y retourner sauf. «Ça m’a beaucoup touchée. Quand on voit la détresse de ce genre de personnes, on se rend compte que notre action a vraiment du sens», raconte Aline.

En 2003, les barrières du pont ont été rehaussées. «Malgré cet aménagement, il y a encore trop de suicides.» Herbert passe au moins une fois par jour auprès du feu. Et dès minuit tous les soirs, Esther le «pilier du Pont» comme se plaisent à l’appeler ceux qui la connaissent, commence sa veillée nocturne. Elle est bénévole depuis la création du concept. «Plus on arrive à la fin de l’année, plus il y a du monde.» Cette soirée-là de décembre, ils étaient près d’une vingtaine à venir se réchauffer le cœur au coin du feu. Il est 22h30, le vent s’est levé et les braises jaillissent hors du foyer. La fumée pique les yeux, mais n’effraie pas les visiteurs nocturnes. Il fait toujours froid. Herbert jette un coup d’œil vers le ciel comme pour vérifier qu’il ne s’est pas voilé. «J’ai un souhait: que le canton de Fribourg mette en place le même concept sur le pont de Zaehringen.»

Les numéros d’aide
147: Pro Juventute, écoute et conseils pour les jeunes 
143: la Main Tendue, écoute et conseils pour adultes 
144: Ambulances, urgences 
117: Police, urgence 
Pour une aide plus ciblée par thème et par canton: www.stopsuicide.ch, rubrique «Besoin d’aide»