Alain Bolle: «Je redoute que les personnes précarisées ne deviennent sans-abri»

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Alain Bolle: «Je redoute que les personnes précarisées ne deviennent sans-abri»

PRÉCARITÉ
Le nombre de personnes ayant besoin d’aide a décuplé ces dernières semaines. Pour exemple, le nombre de personnes inscrites dans la base des Colis du Cœur a explosé de 3700 à 14'000 en à peine deux mois. Une réalité qui ne surprend pas Alain Bolle, le directeur du Centre social protestant (CSP) Genève. Tout comme il n’est pas étonné par la mobilisation des particuliers.

Alain Bolle
Alain Bolle, photo Rebecca Bowring

De nombreux Genevois ont découvert avec effarement la précarité de milliers de personnes, acculées au point de faire la queue chaque samedi durant plusieurs heures dans «leur» ville pour recevoir un sac de produits de première nécessité. Vous attendiez-vous à cette situation?

 

Alain Bolle: Je ne pensais pas que le nombre de personnes touchées serait si important. Je ne pouvais pas imaginer que les employeurs du secteur de l’économie domestique ne prendraient pas leurs responsabilités alors que c’est un devoir. Même s’ils n’ont plus recours au service de leur employé, leur salaire leur est dû. Un travailleur au noir a les mêmes droits qu’un travailleur déclaré. J’ai été moins surpris que cela se passe ainsi dans les secteurs de l’hôtellerie, de la restauration et des bâtiments, eux aussi consommateurs importants de main d’œuvre au noir.

 

L’aide d’urgence n’est pas la mission première du CSP. Qu’est-ce qui a vous a incité à collaborer avec les associations Caravane de Solidarité, à l’origine de cette initiative, Colis du Cœur et la banque alimentaire Partage pour cette distribution hebdomadaire de nourriture et de produits d’hygiène ?

Dans une situation d’urgence, on ne réfléchit pas longtemps! Il fallait être actifs. J’ai reçu un courrier électronique du président des Colis du Cœur, autour du 13 mars, nous informant que l’association était contrainte d’arrêter toute distribution. Son organisation n’était pas adaptée à cette situation, car l’immense majorité de ses bénévoles est âgée de plus de 65 ans. Cela n’était tout simplement pas possible de laisser ces 3700 bénéficiaires sans réponse. Il a fallu deux semaines pour trouver cette solution afin de relancer la distribution. Avec mes collaborateurs, nous avons notamment effectué de la mise sous pli et participé à l’enregistrement lors de la première distribution de colis. Notre observation permet également de remonter des informations du terrain.

 

Caravane de solidarité a annoncé souhaiter passer la main. Qui va reprendre cette distribution?

Le dispositif sera encore organisé à la patinoire des Vernets les samedis 30 mai et 6 juin, sous l’égide de Partage. [De la nourriture et des produits d'hygiène peuvent être déposés le vendredi de 14h à 20h, NDLR]

Dès la mi-juin, il devrait être redéployé dans les communes. A partir de là, le CSP ne sera plus intégré au dispositif. 

 

Quelles autres mesures d’urgence le CSP a-t-il mis en place depuis que cette crise sanitaire est devenue économique puis sociale?

L’équipe des travailleurs sociaux a été extrêmement mobilisée et sollicitée, notamment parce que nous avons maintenu en permanence nos activités. Nous avons largement augmenté notre capacité d’accueil. En dix semaines, nous avons reçu probablement 700 à 750 personnes. C’est la moitié du nombre de personnes que nous recevons d’habitude en une année. C’est considérable. Nous avons également mis en place un système qui permet de libérer des fonds rapidement afin d’être extrêmement réactifs. Pour ma part, je fais partie du groupe de travail sur la crise alimentaire piloté par le Canton.

 

Quelles populations avez-vous vu venir demander de l’aide au CSP ces dernières semaines ? 

La majorité des personnes qui nous sollicitent sont sans statut légal. Nous avons également reçu des personnes ayant un permis B, qui ne veulent pas solliciter l’aide sociale, car ils craignent d’être pénalisés au moment de renouveler leur permis. Quelques personnes ont aussi frappé à notre porte, car elles cumulent plusieurs emplois ce qui ne leur permet pas d’avoir accès aux prestations sociales.

 

De nombreuses personnes privées ont fait preuve de solidarité et de générosité en achetant puis déposant des sacs remplis de nourriture aux Vernets. Vous y attendiez-vous?

D’après les chiffres du dernier rapport sur la pauvreté du Conseil d’Etat, plus de 18% de la population genevoise est précarisée. Un pourcentage qui ne tient pas compte des quelques 7000 personnes, d’après les dernières estimations, qui travaillent au noir dans notre canton et des moins de 25 ans… Cette situation de crise a rendu visible cette précarité auprès de la population. Je ne suis pas surpris par sa réaction. J’ai une grande confiance dans son esprit de solidarité. Il est ancré au plus profond d’une partie de la population genevoise. On avait déjà vu une immense mobilisation en 1956 pour aider les Hongrois puis lors de la crise au Chili et en Argentine. Ces invisibles, côtoyés quelquefois chez des amis ou au restaurant sans le savoir, les a touchés. Néanmoins, je crains que si cette situation devait s’installer dans la durée, la majorité des gens finirait par s’habituer.

 

Cet élan se concrétise-t-il également dans les dons reçus par le CSP?

Je craignais que nos donateurs ne soient submergés par les appels financiers et choisissent d’aider d’autres organismes cette année mais ce n’est heureusement pas le cas: nos donateurs fidèles nous restent fidèles. J’avais d’autant plus de craintes que nous avons dû bloquer notre campagne de recherche de fonds qui était en train d’être lancée… Son slogan «Personne n’est à l’abri» tombait pile dans l’actualité, mais le message en-dessous ne passait pas du tout. Nous avons la chance d’avoir pu compter sur une série de personnes qui se sont mobilisées pour alimenter un fond covid-19, ce qui nous a beaucoup aidé pour soutenir rapidement des gens dans une situation de grande précarité. Quelques grands donateurs se sont également mobilisés de même que des personnes que nous ne connaissions pas qui ont pris contact avec nous. Mais en même temps, nos besoins ont également augmenté puisque nous avons dû renforcer notre équipe pour répondre à l’urgence. Les projections financières établissent que nous pourrions finir l’année dans le rouge, de plusieurs centaines de milliers de francs, ce qui ne nous est pas arrivé depuis extrêmement longtemps.

 

Etes-vous inquiets pour la suite?

Oui. Un projet de loi du Conseiller d’Etat Thierry Apothéloz pourrait peut-être sauver un nombre important de personnes en compensant leur perte de revenus. L’un des risques potentiels que je redoute est que les personnes ne retrouvant pas d’emploi deviennent extrêmement précarisées et soient expulsées de leur logement. Or, le dispositif d’accueil d’urgence de la Ville de Genève est déjà saturé. La crise pourrait faire un nombre considérable de sans-abri. Et je me dis que si le CSP se retrouve dans le courant de l’été sans ressources pour soutenir ces personnes, alors les autres organismes n’en auront plus non plus. Cela m’inquiète vraiment, surtout que l’on ne sait pas jusqu’à quand ces problèmes vont durer.

 

Côté pratique

Plus d’informations sur le Centre social protestant Genève sur csp.ch/geneve 

Pour faire un don
CCP 12-761-4
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