Jésus, personnage par excellence

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Daniel Thurre est un véritable afficionado, et un fin connaisseur de la bédé franco-belge.
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Jésus, personnage par excellence

Trinité
Le Valaisan Daniel Thurre est un bédéphile et un collectionneur passionné. Il revient sur l’exposition Jésus, superstar de la BD, qu’il a conçue en 2014 pour BD-Fil Lausanne et qui a été reprise au printemps dernier à l’espace Fusterie.

Sérieux, ésotérique ou humoristique, voilà les trois modes sur lequel Jésus est mis en scène dans la bédé, selon Daniel Thurre, qui tient à jour une bibliographie de la centaine d’ouvrages concernés et publiés depuis les années 1950.

Le premier registre comprend quelques oeuvres pédagogiques, qui permettent de revenir sur l’histoire de Jésus. Parmi les plus fidèles à l’histoire biblique et les plus conventionnels, Daniel Thurre cite Jésus de Nazareth (Madsen, Edition Delcourt, 1995), ou le manga Le Messie (Shinozawa, BFL Europe, 2008), un best-seller. Le risque ? Bien que solidement construits, ces titres sont à la limite d’un discours catéchétique.

Pourtant, rappelle Daniel Thurre, «le monde de la bédé n’est pas connu pour sa culture de la bienveillance, c’est plutôt une contre-culture, même si, historiquement, la bédé belge trouve ses origines dans la presse catholique.»

Ouvrir sur les possibles

Les bandes dessinées mettant en scène Jésus de manière ésotérique ont connu leurs grandes heures dans les années 2000, surfant sur la vague du blockbuster hollywoodien Da Vinci Code (2006), basé sur le roman éponyme. Elles ont en commun de présenter Jésus de manière non conforme aux Ecritures. «C’est important d’avoir ces ouvertures vers des possibles, des choses auxquelles on n’aurait pas pensé. Poser la question de l’origine humaine de Jésus, par exemple, permet de s’interroger davantage sur lui, ce n’est pas nier ce qu’il a été», nuance Daniel Thurre. Un chef d’oeuvre en la matière, reste selon lui Trois Christs (Bajram, Néaud, Mangin, Soleil, 2010). «Ces trois histoires proposent trois thèses, sans en privilégier aucune, autour de la résurrection. Elles sont élaborées autour du Saint-Suaire, objet qui garde sa part de mystère.»

Le monde de la bédé n’est pas connu pour sa culture de la bienveillance

Dans le domaine de l’humour et de la dérision, les représentations de Jésus sont innombrables. Dans Rhââ Lovely (Audie, 1976), le surdoué Gotlib ose placer Jésus dans une rencontre érotique et hilarante avec d’autres divinités. Autre exemple, les personnages du Nouveau Testament qui s’expriment comme dans des dialogues de Michel Audiard dans Le Voyage des pères (Ratte, Sabater, Paquet, Prix du jury chrétien de la bédé d’Angoulême, 2008)…

Entre provocation et blasphème

Daniel Thurre prend cependant soin de souligner la nuance qu’il distingue entre le blasphème et la provocation, qui peuvent être violents tous les deux: «Le premier est un acte de haine, qui a pour but de choquer et détruire, c’est de la méchanceté gratuite, pour salir. La seconde a pour but d’interpeller, de faire réfléchir.»

Mais il reste conscient que représenter Jésus n’est jamais anodin. «Lorsqu’on reçoit des images qui ne nous sont pas destinées, lorsqu’on nous impose une vision, on peut se sentir choqué, blessé. Par exemple, par un dessin paru dans Charlie Hebdo qui présente le Christ accroché à une croix gammée, s’exclamant: ‹ Ce n’est pas très confortable. › Mais l’image permet de prendre de la distance. Dans ce cas-là, on se rend compte qu’au-delà du premier degré, l’image du Christ, figure sociale actuelle, a été utilisée pour interpeller sur la Shoah: si Dieu existe, comment a-t-il pu permettre cela?» Et de rappeler que, dans toute l’histoire de l’art, l’image du Christ a toujours été adaptée, utilisée. «On le retrouve ainsi sanguinolent et pestiféré dans le retable d’Issenheim qui date du XVIe siècle!» La bédé, lorsqu’elle réadapte l’image de Jésus, ne fait finalement que poursuivre cette œuvre de liberté.