En Somalie, les travailleurs chrétiens adorent le Christ en secret

©istock/UN Photo/Stuart Price
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Vue sur Mogadiscio, capitale de la Somalie, à travers un trou de balle dans la fenêtre d'un hôtel où les forces de la Mission de l'udon africaine en Somalie ont repoussé les militants d'Al-Chabab, en 2011.
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En Somalie, les travailleurs chrétiens adorent le Christ en secret

Tonny Onyulo (RNS/Protestinter)
9 janvier 2019
Face aux persécutions perpétrées par le groupe islamiste somalien Al-Chabab, affilié à Al-Quaida, les chrétiens vivent leur foi dans le plus grand anonymat.

Dans l’unique pièce d’une petite maison située dans la région de Banaadir en Somalie, plusieurs dizaines de chrétiens se sont rassemblés. Ils assistent au culte en secret, craignant de subir les persécutions dont ils sont les victimes dans ce pays où il n'existe aucune église officielle. Ils chantent, dansent et témoignent, mais sans l’exubérance que connaissent les services chrétiens qui se déroulent dans d'autres pays d’Afrique. «Je te remercie, Jésus, de m'avoir donné cette occasion de t'adorer, lance un homme coiffé d'une casquette rouge, debout au milieu des fidèles. Protégez ma famille et tous les chrétiens du monde entier. Nous savons et croyons que, Jésus, tu es le lion de Juda qui peut vaincre nos ennemis.» Sa Bible dans les bras, une femme en robe bleue prie: «Je rends grâce à Jésus-Christ de m'avoir sauvée des attaques et de ne pas avoir été frappée dans les explosions

Vivre dans la peur

En Somalie, des centaines de chrétiens, généralement issus des pays voisins qui travaillent dans l'ensemble de l'Afrique de l'Est, craignent que les extrémistes musulmans – les djihadistes d'Al-Chabab, un groupe lié à Al-Qaida, et des individus violents présents parmi leurs voisins par ailleurs pacifiques - ne les tuent s'ils apprennent qu'ils organisent des cultes. Selon la Banque mondiale, environ 99,8 % des Somaliens sont musulmans.

«Nous nous rencontrons secrètement dans l'une de nos maisons et prions», explique le pasteur John, qui a demandé à ce que son vrai nom ne soit pas utilisé par peur des représailles. «C'est toujours un service normal, mais il n'y a ni cris ni chants forts. Les gens d'ici ne sont pas sympathiques, surtout lorsqu’ils découvrent que vous êtes un chrétien.» John est pasteur kenyan et entrepreneur en bâtiment. Il travaille à Mogadiscio, capitale de la Somalie, depuis cinq ans. Parmi ses fidèles se trouvent notamment quelques Somaliens convertis qui vivent également dans la peur. «Dans ce pays, il est dangereux d’être identifié en tant que chrétien. Vous comptez vos jours sur Terre, précise John, ajoutant qu'il est resté dans le pays pour répandre l'Évangile et recevoir sa paie. Nous sommes donc toujours silencieux lorsque nous nous rencontrons et partageons la parole de Dieu en privé. Mais nous avons toujours fait confiance à Jésus pour notre protection, comme le dit la Bible.»

Vague de crimes

Ces dernières années, la situation des chrétiens dans la Corne de l'Afrique s'est aggravée, comme en témoignent les meurtres commis et relayés sur les réseaux sociaux. Dans la région, sous le contrôle d'Al-Chabab, les militants chassent les chrétiens. Le groupe s'en tient à la stricte doctrine islamique du wahhabisme et promeut une version extrême de la charia. Mais les anciens des clans locaux les soutiennent, agissant en tant que collecteurs de renseignements et signalant les cas suspects de personnes non-musulmanes. Al-Chabab a également lancé des attaques contre des églises et des écoles au Kenya voisin, faisant des centaines de morts parmi les chrétiens. En octobre, deux instituteurs chrétiens ont été tués dans une attaque perpétrée par des membres présumés d'Al-Chabab dans le nord du Kenya, près de la frontière somalienne. Les Kenyans gardent également en mémoire l'attentat perpétré contre l'Université de Garissa en avril 2015, lorsque les combattants d'Al-Chabab ont tué des étudiants chrétiens.

Le département d'État américain a qualifié Al-Chabab d'une des nombreuses «entités particulièrement préoccupantes», sur la base d'une recommandation de la Commission des États-Unis sur la liberté religieuse internationale (USCIRF). L’appellation est utilisée pour désigner les groupes qui commettent des «violations systématiques, continues et flagrantes» de la liberté religieuse, selon l'USCIRF.

L’église ferme ses portes

Les chrétiens en Somalie déplorent leur manque de liberté de culte. En août 2017, la seule église catholique présente en Somalie a été fermée quelques jours après son ouverture temporaire. Une réponse des politiciens au tollé populaire qu’avait provoqué l’ouverture. «Nous avons décidé de respecter les souhaits du peuple et de ses chefs religieux et de garder l'église fermée comme elle l'a été au cours des trente dernières années», a déclaré le cheikh Khalil, ministre des Affaires religieuses du Somaliland, une région autonome du pays, à l’époque aux journalistes. «Nous n'autoriserons jamais la construction d'une nouvelle église au Somaliland.» L'évêque catholique Giorgio Bertin, du diocèse de Djibouti et qui représente également le pape en Somalie, a déclaré qu'il serait compliqué d'ouvrir une église dans le pays. «Il est très difficile de faire fonctionner une église en Somalie à cause des risques auxquels s’exposent les chrétiens dans ce pays», explique l’évêque, qui note qu'au moins cent catholiques vivent sur le territoire somalien. «Ils sont forcés de prier et d'adorer secrètement parce qu’il est risqué d'être identifié comme chrétien en Somalie

«Pourquoi les musulmans sont-ils souvent autorisés à pratiquer librement leur culte à l'étranger, alors que leurs dirigeants religieux interdisent souvent aux étrangers de pratiquer leur culte dans leur pays ? C'est très mauvais et ils devraient y réfléchir», observe le pasteur John.