À la source des lieux de culte

©iStock/PMemory
i
Image d'illustration
©iStock/PMemory

À la source des lieux de culte

18 juillet 2019
Les églises sont-elles délibérément construites sur des sources ou des rivières souterraines? Si la croyance populaire l’esquisse, attribuant à l’eau des vertus sacrées se propageant dans l’édifice, les scientifiques nuancent. Enquête en Suisse romande. 2/4

«Lorsque je me trouve dans le chœur de l’église, juste au-dessus du croisement des deux veines d’eau, je ressens une profonde émotion», lâche Damien Evéquoz, sourcier et géobiologue valaisan. Ce sentiment le traverse à chaque fois qu’il met un pied dans l’église de Saint-Vincent à Montreux. «Il y a bien une conduite d’eau qui passe sous l’église. Elle vient de la source du Maralley, qui sort du rocher derrière l’église. Dans cette roche de tuf, on trouve des grottes. La légende veut qu’après une pythie (un oracle) à l’époque romaine, elles aient accueilli un ermite au Moyen-Âge, à qui on attribue les débuts du christianisme dans la région. Quant à la cure attenante, il s’agissait d’abord d’une tannerie vers l’an 1500, puis de bains thermaux trois cents ans plus tard», explique Pierre Loup, diacre de la paroisse réformée, qui loge dans la cure. Aujourd’hui, la source, captée depuis 1920, abrite un réservoir et approvisionne les 2000 habitants de la vieille ville.

Les ondes de l’inconscient

Avec autant d’eau, pas étonnant que le sourcier valaisan vibre. Et pas qu’à Montreux. Selon Damien Evéquoz, la majorité des églises de Suisse romande sont construites sur des veines d’eaux souterraines. Non contaminées par le rayonnement du soleil, elles seraient imprégnées de l’énergie de la terre et dégageraient des ondes positives. «Ça n’est pas pour rien que les Grecs et les Égyptiens déjà se baignaient dans ce genre de sources.» Des propos qui étayent la croyance populaire selon laquelle l’apaisement ressenti dans certaines églises puiserait sa source dans l’eau des sous-sols.

Nos ancêtres chrétiens étaient-ils sensibles à l’énergie de l’or bleu au point d’en faire un critère d’établissement de leurs lieux de dévotion? La croyance n’est pas du goût des scientifiques, pour qui les chrétiens ont réinvesti des lieux de cultes ancestraux. «Lorsque le christianisme s’impose, on choisit généralement de construire des églises sur des lieux de dévotion antérieurs. Il est plus facile pour la population locale de s’approprier un endroit où les ancêtres venaient déjà vénérer leurs divinités», explique Jean Terrier, archéologue cantonal à Genève. Pour le reste, les chrétiens ne cherchaient de l’eau que pour étancher leur soif quotidienne et alimenter baptistères et abbayes. Il faut remonter sur la frise historique pour comprendre cet héritage.

Cures romaines

«Au pied du rocher de l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune (VS), on trouve une source. Les Romains y avaient notamment construit un autel dédié aux nymphes. C’est dans sa proximité que seront édifiées une première église au IVe siècle, puis l’abbaye fondée en 515 par le prince burgonde Sigismond afin de perpétuer le culte des martyrs de la légion thébaine», révèle Jean Terrier comme unique exemple. Le culte de l’eau n’était autre qu’une lubie de nos ancêtres les Romains. «À Baden (AR), ainsi qu’à Yverdon-les-Bains (VD) on trouve des sources d’eau chaude, auxquelles les Romains prêtaient déjà des vertus curatives et qui sont toujours des hauts lieux du thermalisme. Ces zones thermales étaient aussi cultuelles, placées sous la protection des divinités, comme Mercure ou Apollon. Les Romains s’y baignaient et remerciaient les dieux par des offrandes, souvent des plaquettes votives (ndlr: relatives à un vœu) arborant les parties du corps qu’on cherchait à soigner. Il s’agissait moins d’y croire, au sens où l’on croit en Dieu aujourd’hui, que de suivre un rituel aux allures contractuelles: si le dieu soignait, on lui offrait quelque chose en retour. On construisait ainsi des temples près des sources et les villes se développaient autour. Ces lieux étaient-ils déjà sacrés pour les Celtes? Sans source écrite, rien ne le prouve, mais à Yverdon, la source était sûrement déjà connue avant les Romains», explique Lionel Pernet, directeur du Musée cantonal d’archéologie et d’histoire à Lausanne.

Même son de cloche dans la cité de Calvin. Au Ve siècle, l’évêque a déjà pris le pouvoir sur la ville, et la nouvelle religion investit peu à peu les zones rurales. «Ce sont les familles patriciennes converties au christianisme qui fondent les premières églises rurales au sein de leur domaine. Et les églises prendront progressivement la place des temples romains», précise l’archéologue cantonal. Pourtant, la cathédrale de Genève «est un lieu qui vibre bien», pour Damien Evéquoz. Il y a en effet, sous les fondations, un groupe épiscopal constitué dès le début du Ve siècle de deux cathédrales, d’un baptistère, de divers édifices liés à la fonction de l’évêque et même un puits. Mais celui-ci servait à alimenter le baptistère.

Croyance miraculeuse

«Les eaux souterraines se filtrent naturellement en circulant dans les sous-sols. Elles ne contiennent pas les éléments pathogènes que l’on trouve dans les eaux de surface. Mais la question des énergies et autres nœuds telluriques n’ont rien de scientifique et l’absence de soleil ne modifie pas les molécules», répond Aurèle Parriaux, géologue et hydrogéologue, professeur honoraire à l’EPFL. La science défie la croyance, mais n’en a pas raison. Les sources de Bonnefontaine, près de Cheyres (FR), et de la grotte de Sainte-Colombe près d’Underviliers (JU) font depuis des siècles l’objet de pèlerinages. Les chrétiens, pour l’essentiel des catholiques, n’ont ici qu’une quête: boire ou se recueillir au pied du filet d’eau dans l’espoir d’une guérison divine.