Une Eglise trop idéalisée pour pouvoir décevoir

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Une Eglise trop idéalisée pour pouvoir décevoir

19 avril 2017
Protestinfo propose régulièrement des éditos rédigés par des membres des rédactions de Médias-pro.

Joël Burri, rédacteur responsable de Protestinfo revient sur la «crise» des ressources humaines au sein de l’Eglise évangélique réformée vaudoise.

Image: Jésus, le Bon Berger. Vitrail de l’église anglicane Saint-Jean-Baptiste-d’Ashfield en Nouvelle-Galles du Sud (Australie)

Qu’un employeur qui compte plus de 300 employés se sépare de deux personnes en période d’essai: cela arrive et cela ne fait, en principe, pas l’objet d’articles dans la presse. Et même en précisant qu’au cours des trois dernières années une demi-douzaine d’autres cas sont à signaler, il n’y aurait, en principe, pas de quoi émouvoir le moindre journaliste. En plus, il faut bien admettre qu’en matière de traitement médiatique, il y a plus intéressant à traiter qu’une fin de contrat. Que dire, qu’écrire, quand d’un côté on a un employeur tenu à une certaine réserve afin de respecter la sphère privée de l’employé dont il se sépare alors que de l’autre, le travailleur éconduit a toute latitude à laisser entendre toute sorte d’accusations.

Vous l’avez compris, l’employeur auquel je fais allusion ici, c’est l’Eglise réformée vaudoise. Et c’est vrai que jusqu’à maintenant Protestinfo n’avait pas publié la moindre ligne sur les derniers licenciements prononcés par l’institution. Et c’est vrai qu’on nous l’a déjà reproché. «Il y a presque de quoi renverser la jolie formule de Jésus (Luc 19:40) “quand bien même les pierres crient, Protestinfo se tait!” Avez-vous reçu des consignes de silence?», s’interroge un lecteur. Eh bien non! C’est un choix. Et je dois bien avouer que ce qui m’étonne avec cette affaire, ce n’est pas que Protestinfo n’en fasse pas ses choux gras, c’est que les médias séculiers s’en emparent!

Si vraiment les Eglises institutionnelles n’intéressent plus personne, qui en a cure de sa gestion des ressources humaines? Et face à cette question, je repense à la sociologue des religions Grace Davie. En année Erasmus, j’ai suivi l’un de ses séminaires, et il compte parmi ceux qui m’ont le plus marqué. Cette chercheuse anglaise a développé le concept de religion vicariale. En Europe, l’appartenance religieuse individuelle a cédé sa place à un sentiment d’appartenance plus diffus. La religion devient l’affaire d’une minorité active qui agit au nom d’une population bien plus large. Cette majorité ne comprend plus les agissements de la minorité pratiquante, mais adhère clairement à cette pratique. En bref, je ne suis pas pratiquant, mais il est important que quelqu’un pratique pour moi.

J’ai toujours trouvé cette théorie séduisante. Elle semble être confirmée, par exemple par cette récente étude allemande qui montre que les Eglises allemandes gardent une excellente réputation malgré la diminution du nombre de leur membre et je pense qu’elle permet aussi d’expliquer pourquoi certains partis politiques entendent défendre notre culture chrétienne tout en prenant des mesures combattues par les Eglises. Le concept de religion vicariale explique aussi pourquoi les changements ecclésiologiques provoquent souvent des résistances bien au-delà du cercle des fidèles: je ne vais pas à l’Eglise, mais il m’importe qu’elle corresponde à l’image que je m’en fais.

Alors, en y réfléchissant, il ne semble donc pas si surprenant que des mesures RH dans une institution qui représente un idéal pour une large partie de la population continue à déclencher une telle déferlante d’émotions. En 2012, 60% des Suisses craignaient pour leur emploi, selon une enquête publiée en 2015 par l’Office fédéral de la statistique. C’est dire si le licenciement fait partie des pires cauchemars de la population helvétique. La médiatisation des conflits de personnel de l’Eglise vaudoise est peut-être simplement le signe que cette institution continue à occuper une place à part au sein de la population.