Le mariage entre profanité et sacramentalité

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Le mariage entre profanité et sacramentalité

7 novembre 2019

Le débat de fond concernant le statut ecclésial du couple homosexuel n’a pas été tranché par le vote de l’assemblée des délégués du 4 novembre. La question demeure de la spécificité théologique du mariage hétérosexuel. Malgré la conflictualité croissante de la discussion à ce sujet au sein des églises de la Réforme, je considère que le débat a atteint ses limites et que la situation devrait pouvoir se pacifier.

Ni les anathèmes proférés par les opposants au prétendu « mariage pour tous », ni les emballements prophétiques de leurs partisans ne sont parvenus à des conclusions satisfaisantes. D’un côté, il n’est pas évident que la relation homosexuelle puisse faire l’objet d’une condamnation systématique à partir de l’écriture sainte. De l’autre côté, dériver une justification globale du couple homosexuel d’une théologie de l’amour radical de Dieu ressemble à un tour de passe-passe plus audacieux que convaincant ; avoir comparé l’enjeu de la décision en cours avec la Déclaration de Barmen repose sur une profonde méprise historique et théologique, comme l’a montré Jean-Marc Tétaz.

Le mariage n'est pas sacro-saint

Une position protestante bien argumentée exige que soient articulées deux problématiques : la question du statut avant-dernier du mariage, d’une part, et la question de sa signification « sacramentelle » d’autre part. Sur un pan de la réflexion, il faut soutenir que le mariage constitue une réalité avant-dernière, liée à la théologie de la création et à la perspective juive et chrétienne de l’histoire. Le mariage n’est pas sacro-saint, le salut ne se joue ni dans l’expérience humaine du mariage (avec ses promesses et ses échecs) ni dans la problématique du mariage pour tous.

Mais cette perspective avant-dernière n’épuise pas le sens théologal du mariage. Le mariage est aussi lié à la dialectique de la création et de l’alliance, dans laquelle s’énonce la symbolique clairement hétérosexuelle du mariage comme mystère ou comme signe de l’amour de Dieu, plus précisément de l’amour entre le Christ et l’église.

Une question de signification

La première question au sujet du mariage n’est pas celle de l’égalité, mais celle de la signification même du mariage. La doxa dominante part de l’amour comme fondement du mariage, c’est ce fondement qui permet de déduire le droit de tous ceux qui s’aiment au mariage, mais on n’apprend rien ainsi de la signification du mariage comme mystère et comme sacrement, signification incluant une dialectique ternaire comme l’avait montré saint Augustin (une des références centrales du protestantisme !) avec sa triade fides, proles, sacramentum.

Toute la question est de savoir s’il y a dans l’union d’un homme et d’une femme une originalité qui justifie de réserver le terme de mariage au couple hétérosexuel sans faire outrage le moins du monde à l’amour entre personnes de même sexe. On peut d’ailleurs retourner l’argument et se demander pourquoi la demande d’homoparentalité insiste autant sur le tiers de l’enfant alors qu’on n’a de cesse de dénier au mariage un lien structurel avec ce même tiers[1].

La structure anthropologique de l’alliance conjugale est constitutivement ternaire, puisque la possibilité de l’enfant est comprise dans la relation sexuelle. C’est cela qui fait de la relation hétérosexuelle une relation symbolique et qui donne à la parentalité une constitution exclusivement hétérosexuelle. Dans tous les cas de figure, la posture inéluctable du tiers, du père ou de la mère biologiques, continue à jouer son rôle symbolique.

La reconnaissance des couples homosexuels dans l’église passe par une déconstruction des oppositions binaires. Elle suppose le refus parallèle de la démonisation et de la sacralisation. L’affirmation d’une distinction théologique entre le mariage hétérosexuel comme alliance et le partenariat homosexuel comme expression légitime de l’amour n’est nullement la signature d’une discrimination homophobe.

C’est cette nuance capitale que les églises de la Réforme ne sont pas encore parvenues tout-à-fait à exprimer et que les églises cantonales risquent avoir bien de la peine à formuler.  Elles paraissent en rester pour l’instant à la confrontation stérile entre un conservatisme bibliciste et un pseudo-prophétisme auto-proclamé. Le débat en cours sur le mariage pour tous n’est bien sûr pas une question de vie et de mort, au sens du status confessionis, mais c’est néanmoins un bon test pour mesurer la capacité de l’institution ecclésiastique de renouveler ses fondamentaux et de sortir de ses ornières idéologiques.

 

[1] Voir notre article « La filiation et la promesse. D'une éthique de l'égalité dans  la différence à une reprise théologique de la différenciation ».  Revue d'éthique et de théologie morale, Le  Supplément,  RETM 225,  juin 2003, p.111-129.