«On veut tous être pluralistes, mais chacun à sa manière»

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«On veut tous être pluralistes, mais chacun à sa manière»

27 juin 2019
En terres vaudoises, il n’existe pas qu’une seule foi réformée. Le théologien Jean-François Habermacher a mené l’enquête pour comprendre comment se vit cette pluralité dans le canton de Vaud. Il publie aujourd’hui un rapport. Rencontre.

Libéral, conservateur, évangélique, il y a autant de courants que de membres réunis sous l’étendard de l’Église réformée vaudoise (EERV). «Mais si ce pluralisme intrinsèque est reconnu, chacun veut le vivre à sa manière». C’est le résultat de l’enquête menée, en 2017 et 2018, par le théologien Jean-François Habermacher et son groupe de travail, à la demande de l’exécutif de l’EERV. Basée sur 452 questionnaires et une vingtaine de cas concrets, l’enquête cherche à comprendre ce qui favorise et entrave le pluralisme vécu en terres vaudoises.

Comment se manifeste le pluralisme au sein de l’EERV?

L’enquête identifie deux grandes définitions du pluralisme dans lesquels se reconnaissent les réformés vaudois. Pour les pluralistes dans l’âme ou démocrates (56%), les réformés gravissent des pans différents d’une même montagne. Les différences sont inévitables, surprenantes parfois, mais en principe fructueuses. Chaque vérité est vraie et unique, mais partielle et complémentaire. La rencontre est donc essentielle. Par contre pour les identitaires (31%), une seule voie, toute tracée, mène au sommet de la montagne, le Christ étant le seul chemin. Ils ont tendance à avoir un rapport exclusif à la vérité et à la compréhension de la figure du Christ.

Qu’est-ce qu’une Église pluraliste?

Le pluralisme est une manière de vivre-ensemble grâce et malgré les différences. Chaque vérité est légitime, mais la vérité ne se possède pas. La vérité n’est pas absolue, elle est relationnelle et se cherche à plusieurs voix. Ainsi ma compréhension de l’Évangile comme de l’Église n’est ni la meilleure, ni supérieure, ni plus importante ou plus vraie que d’autres. Cette vérité plurielle vit de la rencontre et de l’exposition maximale aux autres, de la confrontation franche et bienveillante. Une culture du débat est donc nécessaire, pour ne pas tomber dans l’indifférence ou l’exclusion.

Les enfants se laissent construire par le décentrement, leur identité se structure par la rencontre des altérités. Il en va de même du christianisme. Le pluralisme est donc la condition sine qua non de la définition du réformé. Il n’est pas une option. L’enquête révèle d’ailleurs que le pluralisme est une réalité positive pour plus de la moitié des personnes interrogées.

S’il a le vent en poupe dans l’EERV, chacun souhaite le vivre à sa manière. Qu’est-ce qui coince?

Le pluralisme est désécurisant. Les désaccords, les conflits et la confrontation sont craints. On préfère la culture du silence. C’est notamment le cas lorsque les divergences qui traversent les sensibilités théologiques et religieuses touchent des sujets comme l’interprétation de la Bible, la question de l’homosexualité et du rite pour couples partenariés et le dossier de la Haute École de Théologie (HET-Pro). Or pour 54% des personnes sondées, les limites du pluralisme surviennent lorsque le dialogue, l’accueil mutuel et le vivre-ensemble ou le respect des décisions démocratiques ne sont plus possibles.

Qu’est-ce qui peut alors le stimuler?

Il faut sortir de la glu fraternelle. Il ne s’agit pas de faire de la tolérance molle ou de mobiliser exclusivement des règlements. Mais pour 90% des personnes interrogées, il y a une nécessité de réguler la tolérance en Église en se centrant sur l’humain, car il n’y a pas de dossier tabou. La régulation passe par le partage des expériences religieuses et spirituelles personnelles et par l’instauration de règles du jeu du croire plutôt que par une définition de ce qui serait à croire. S’il y a sur le terrain une valorisation de ces différentes démarches, ce n’est pas gagné d’avance. Il faut promouvoir une éthique communicationnelle, désamorcer les rapports de force et les différentes formes de violence, avoir un certain bon sens et un respect de l’autre. Il reste que l’on a peur de ne pas être d’accord sur l’essentiel, mais l’essentiel se vit dans la reconnaissance de la diversité, excepté lorsque la vie ou la mort de l’Évangile sont en jeu.

N’y a-t- il justement pas un socle commun sur lequel peuvent se reposer les réformés?

Il n’y a rien d’autre comme socle commun que l’engagement à se rencontrer et à débattre de ses convictions. L’Église est au service d’une parole qui lui échappe, le cœur de la foi doit rester non occupé et non accaparé. On ne construit pas une Église sur un seul pilier. Quand chacun accepte de faire un pas en arrière, l’édifice peut reposer sur plusieurs piliers et donc s’élever. Cette unité dans la diversité est tenue par l’agapè divine, l’amour inconditionnel et non par la prétention à détenir la vérité.  

Encadré

Tous les documents relatifs à l’enquête sur le pluralisme sont disponibles sur le site dédié. Il comprend notamment une «Boîte à outils du pluralisme», avec différentes réflexions et impulsions pour mieux vivre la diversité religieuse au sein de l’EERV.