Le président brésilien garde une dette envers les évangéliques

CC (by) Pedro França/ Agência Senado, via wiki
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Le président brésilien, Jair Bolsonaro, au Congrès national le 6 novembre 2018, pour la commémoration des 30 ans de la Constitution.
CC (by) Pedro França/ Agência Senado, via wiki

Le président brésilien garde une dette envers les évangéliques

Eduardo Campos Lima RNS/Protestinter
19 décembre 2018
Jair Bolsonaro, nouveau président du Brésil, doit sa victoire à la frange évangélique. Retour sur l’ascension fulgurante d’un ancien militaire propulsé au sommet de l’État.

Pour expliquer l’étonnante victoire de Jair Bolsonaro à la tête du Brésil, les candidats au cabinet du nouveau président élu sont souvent cités. Plus d'un tiers de ses futurs secrétaires sont des membres actifs ou retraités des forces armées, le reste étant réparti entre des économistes du marché libre et des politiciens luthériens, catholiques et chrétiens évangéliques ultraconservateurs. Jair Bolsonaro, capitaine de l'armée à la retraite et ailier droit, s'est présenté aux élections présidentielles sur un programme socialement conservateur. Il a formé une coalition faite de politiciens néolibéraux et d'anciens et actuels militaires de droite, mais il a été poussé au sommet grâce à la loyauté de la droite chrétienne. Pour beaucoup, outre ses opinions débridées et de droite, c’est le soutien des évangéliques qui a fait de Jair Bolsonaro l'atout de l'Amérique du Sud.

Bolsonaro n’est pas Trump

À en croire les experts politiques, la victoire de Jair Bolsonaro ne peut être résumée aux clivages politiques connus des Américains ou des Brésiliens. Dans l’empressement à vouloir expliquer la propulsion de Jair Bolsonaro des banquettes arrière du congrès brésilien à la présidence du pays, les comparaisons avec Donald Trump peuvent être trompeuses. Le président américain a gagné avec l'aide d'une division évangélique bien établie qui a ignoré ses manquements moraux. Jair Bolsonaro a créé son bloc de vote chrétien en faisant campagne contre une dérive morale libérale.

Entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, Jair Bolsonaro est passé d'officier de rang intermédiaire indiscipliné - dont la seule gloire tient à sa tentative d'organiser une campagne de casernes pour augmenter les salaires - à un membre du Congrès connu surtout pour son étrange défense de la dictature militaire répressive du Brésil qui a pris fin au milieu des années 1980. Si Jair Bolsonaro a laissé son nom à quelques nouvelles lois, il n'a pas hésité à accorder des interviews, qui ont souvent fait les gros titres. «Ce pays ne changera que lorsque nous accomplirons la tâche que le régime militaire n'a pas accomplie,[et qui] provoque la mort d’environ 30’000 personnes», a-t-il déclaré dans une interview télévisée en 1999, ajoutant dans la même conversation, «je suis favorable à la torture, vous le savez».

L’essor du conservatisme

Sa carrière politique peu marquante a pris pourtant un tournant en 2014, lorsque le président de centre gauche Dilma Rousseff s'est vu réélire avec une faible majorité, assurant encore quatre années au pouvoir pour le Parti du Travail, ou Partido dos Trabalhadores (PT) en portugais. Jair Bolsonaro a alors multiplié ses apparitions sur les réseaux sociaux, intensifiant ses attaques contre la violence urbaine, la corruption et la morale libérale. Alors qu’en 2014 l'économie brésilienne a commencé à se détériorer, son opposition à Dilma Rousseff s'est renforcée. «Le modèle d'aide sociale proposé par l'ancien président Lula da Silva et poursuivi avec Dilma Roussef était épuisé», rappelle Jung Mo Sung, théologien laïc catholique romain et professeur à l'Université méthodiste de Sao Paulo. «L'élite a compris que c'était le moment de s'éloigner du PT et de rejoindre les conservateurs.» Dans un effort pour rassembler toutes les critiques sociales contre le PT sous l'égide du «communisme», la rhétorique de Jair Bolsonaro rappelle alors celle de la guerre froide.

En 2016, Dilma Rousseff est évincé de la présidence par le législateur fédéral, accusé de manipuler le budget du gouvernement. La voie vers la présidence s’ouvre, Jair Bolsonaro réunit ses alliés en se déclarant protecteur de la famille brésilienne. La même année, ce catholique romain, rejoint un groupe d'évangéliques lors d’un voyage en Israël et accepte d'être baptisé par un pasteur néopentecôtiste dans les eaux du Jourdain. Cette décision attire l'attention d'un électorat chrétien conservateur en pleine expansion dans son pays d'origine.

L’argument homophobe

Sa ligne d’attaque se dirige contre les politiciens du PT, à qui il reproche la «décadence morale» de la jeunesse brésilienne. Il pointe les cours d'orientation sexuelle du système scolaire pour adolescents et sur l'enseignement de l'idéologie du genre - un ensemble de sujets éducatifs liés à la diversité sexuelle et aux identités humaines. Le PT avait hérité de ce programme d'éducation sexuelle lorsqu'il a pris le contrôle de la présidence en 2003. Mais en 2011, l'administration avait produit un nouveau manuel scolaire et du matériel audiovisuel intitulé «L'école sans homophobie» visant à sensibiliser aux questions de diversité sexuelle. Dilma Rousseff avait fini par mettre son veto au programme d'études. Mais la candidature de son secrétaire à l’éducation, Fernando Haddad, à la dernière présidentielle, a donné l’occasion à Jair Bolsonaro de faire campagne contre ce programme, soutenant que «les communistes veulent convertir les enfants à l'homosexualité», qualifiant le programme de «kit gay». Fernando Haddad est devenu ainsi le «candidat gay kit».

Il ne fait aucun doute que ce genre de discours a stimulé les évangéliques et d'autres chrétiens de droite qui se sentaient privés de leurs droits en vertu du PT. «Les militants LGBTQ (lesbiennes, gay, bisexuels, transgenres, queer) ont apparemment rejeté toute idée de coexistence démocratique», a déclaré Luiz Sayão, éminent pasteur et spécialiste biblique. «Ils pensent que leurs opinions doivent être transformées en politiques d'État et que le reste d'entre nous doit se taire.» Interrogé sur les raisons pour lesquelles les évangéliques s'alignent sur les idées de Jair Bolsonaro, Altair Germano, pasteur de l'Assemblée de Dieu, a cité «l'avortement, la déconstruction de la famille traditionnelle et l'endoctrinement sexuel des enfants dans les écoles».

Des évangéliques pas si puissants

Certains observateurs politiques prétendent, cependant, que le pouvoir des chrétiens conservateurs à pousser tout candidat au pouvoir a été surestimé. Bien qu'environ 70% des électeurs pentecôtistes et néopentecôtistes aient soutenu Jair Bolsonaro, ils représentent globalement moins d'un tiers de l'électorat. Les catholiques, qui représentaient 56% des électeurs, étaient presque autant divisés, avec un léger avantage pour Jair Bolsonaro. Ils peuvent aussi être inconstants. Selon Edin Sued Abumanssur, sociologue religieux à l'Université catholique pontificale de Sao Paulo, les évangéliques brésiliens n’ont que tout récemment abandonné les dirigeants du PT. Jusqu'à la fin du mois d'août, Lula da Silva est resté un candidat présidentiel crédible, malgré le fait qu'il purge une peine de 12 ans de prison pour corruption. «Lula sa Silva était le principal candidat à l'époque - et la plupart des évangéliques ont déclaré leur préférence à son égard», dit Edin Sued Abumanssur. Néanmoins, il ne fait aucun doute que la droite chrétienne est une force croissante dans la politique brésilienne.

Un destin mystique

Leonardo Boff, figure de proue du mouvement de théologie de la libération, associé à la gauche politique en Amérique latine, attribue le succès des Églises évangéliques dans ce pays historiquement catholique à une pénurie de prêtres catholiques. «Nous avions besoin d'environ 90’000 prêtres et nous ne pouvons compter que sur 20’000 prêtres, la plupart d'entre eux étant des étrangers. Il y a de grands vides», constate Leonardo Boff. Entre-temps, les Églises néopentecôtistes, comme l'Église universelle du Royaume de Dieu, ont profité de leur nouvelle prospérité pour investir dans les stations de radio et de télévision et les utiliser pour influencer la politique. «Leur première expérience a été d'élire l'évêque Marcelo Crivella comme maire de Rio de Janeiro», a dit Mgr Leonardo Boff.

Symbole de cette influence croissante dans la société brésilienne, Jair Bolsonaro a suivi un destin presque mystique. À quelques jours du vote, il a été poignardé par un homme mentalement instable lors d'un rassemblement électoral massif. Il a survécu après une intervention chirurgicale importante, mais reste en convalescence. «L'agression a contribué à construire son image de sauveur. Pour beaucoup de chrétiens, il est devenu un mythe, un messie», explique Jung Mo Sung. Paulo Lockmann, évêque de l’Église méthodiste unie et ancien président du Conseil méthodiste mondial, a accusé de nombreux dirigeants évangéliques d'agir cyniquement: «On peut dire qu'ils surfent sur l’inconscient collectif, sur le besoin du peuple d'un rédempteur.» Quelle que soit l'influence réelle des évangéliques aux urnes, l'important pour Jair Bolsonaro, reste que les chrétiens conservateurs croient avoir poussé le capitaine à franchir la ligne. Et leurs attentes sont grandes. «Les dirigeants évangéliques essaient de convaincre les nouveaux responsables qu'ils sont à l’origine de leur victoire, affirme Edin Sued Abumanssur. Voyons combien de temps leur alliance survivra. C'est de la politique.»