« Parent, enseignant, médecin et devin »

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Avec trois enfants à charge, le quotidien de confinement d'Aude Collaud n'est pas de tout repos.
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« Parent, enseignant, médecin et devin »

24 mars 2020
Témoignage
Aude Collaud est pasteure à Orbe-Agiez (VD), son conjoint occupe un poste de pasteur à dans la paroisse d’Yverdon et travaille à 50 % à l’université comme conseiller aux études. Elle témoigne pour Réformés comment cette situation inédite impacte son quotidien professionnel et comment elle investit son rôle maternel, qu’elle a choisi de faire primer sur d’autres.

Voilà une semaine que les enfants sont rentrés de l’école sans savoir quand ils y retourneraient… Passé le choc de cette annonce inédite, il a fallu comprendre qu’il ne servirait à rien de les occuper… en effet, en tant que pasteure, je n’ai pas d’horaires très réguliers et il arrive fréquemment que je sois à la maison et que je doive travailler. Alors occuper les enfants est une chose que je fais, ce n’est pas très compliqué, il faut un bon bricolage, un bon livre, un bon film et le tour est joué.

S'occuper et non occuper

Aujourd’hui, avec la situation, il a fallu très vite comprendre qu’il faudrait non pas occuper les enfants, mais s’occuper de nos enfants. Pleinement. Il faut être parent, enseignant, médecin et devin.

“Maman, j’ai peur”, “Maman, ce n’est pas juste”, “Maman, je m’ennuie”, “Maman, je veux mes copains”, “Maman, je veux mes maîtresses”…

“Maman, je ne comprends pas ma fiche”, “Maman, c’est quoi une différence ?”, “Maman, ça veut dire quoi heissen ?”… “Maman, je me suis griffée”, “Maman, j’ai mal au ventre”, “Maman, j’arrive pas à dormir”… “Maman, ça s’arrête quand ?”, “Maman, je revois quand Grand-Papa ?”, “Maman, je verrai quand mes copains ?”, “Maman, on fêtera quand mon anniversaire ?”…

Mère, collègue, amie, enfant

Alors on fait ce qu’on peut parce qu’on n’est pas que Maman, on est aussi pasteure qui s’inquiète pour ses paroissiens, on est collègue, qui prie pour celles et ceux qui sont en quarantaine, on est fille qui s’inquiète pour ses parents, on est nièce, filleule, amie, copine,

voisine… On est maman-super-héroïne qui console et qui confirme à ses enfants que ce qu’ils vivent, c’est dégueulasse, c’est injuste, c’est absurde. On est maman brisée qui pleure le soir quand elle s’est retenue toute la journée pour ne pas inquiéter ses enfants.

On est pasteure-colère qui n’arrive pas à se convaincre que limiter l’accès aux services funèbres, c’est pour le bien de tous. On est enfant-dictateur qui se fâche avec ses parents pour qu’ils ne sortent pas. On est enseignante au rabais qui va au grenier rechercher ses bricolages d’enfant pour essayer de les reproduire. On est collègue-assurance qui tente de mettre ce qu’elle sait faire à disposition des autres.

Fatigue et doutes

Mais du télétravail ? Quasiment impossible, parce que quand on a consolé l’inquiétude, quand on a téléphoné à moins de monde qu’on souhaitait le faire en se levant le matin, quand on a pris des nouvelles des aînés qui nous inquiètent, quand on a fini par comprendre la règle d’accord des adjectifs de couleur, quand on a écouté un paroissien en deuil, quand on fait des plans téléphoniques avec ses collègues pour changer le monde, la fatigue est là. Et les envies du matin se remettent au lendemain.

Pas de réponse toute faite

Alors impossible ? Non, sans doute qu’il faut rentrer dans un rythme, qu’il faut que le cœur plus que la raison accepte cet état de confinement, qu’il faut admettre qu’on est malheureuse, qu’on pleure parce qu’on ne sait pas, parce que pour la première fois depuis qu’on est maman, on n’a pas de réponse toute faite et définitive, qu’on ne peut pas faire de promesse…

Maman imparfaite, mais maman d'abord

Impossible, non, mais il faut sortir de ses fantasmes. Vendredi 13 mars, j’étais sûre de ranger ma maison intégralement sur le week-end, de trier tout mon bureau et que dès le lundi, j’allais m’atteler à révolutionner l’Église. Aujourd’hui, je commence à prendre tout le sens de la phrase de l’évangile de Matthieu “À chaque jour suffit sa peine !” Et demain ? J’ai confiance, demain, j’y arriverai, ça ne sera pas comme je l’ai projeté, ça ne sera pas aussi bien que si les enfants avaient eu leurs maîtresses, ça sera moins bien que s’ils avaient pu passer le printemps à la place de jeu, mais ça sera une expérience de vie, ça sera une référence de vie. Ça sera réaliser, j’espère, que rien, personne, aucun engagement, aucun travail, aucune vocation ne peut justifier de me voler ma place de mère, ma place de maman ! »