Pour les aîné·e·s « cette période exacerbe l’anxiété face à la mort »

Le confinement et la solitude sont des défis pour les aînés. Mais tout le monde ne connaît pas les mêmes risques. / Istock-Zurijeta
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Le confinement et la solitude sont des défis pour les aînés. Mais tout le monde ne connaît pas les mêmes risques.
Istock-Zurijeta

Pour les aîné·e·s « cette période exacerbe l’anxiété face à la mort »

SANTÉ MENTALE
Le confinement pose la question de la santé mentale. Que vivent les personnes âgées/isolées dans cette période particulièrement unique ? Entretien avec Jean Bigoni, psychologue responsable au Service universitaire de psychiatrie de l’âge avancé (SUPAA) du CHUV.

En temps normal, on parle déjà d’isolement des seniors. Cette situation inédite de confinement vient la renforcer. On peut donc imaginer qu’elle est plus difficile pour les personnes âgées ?

Jean Bigoni : Les réactions à une situation donnée dépendent toujours des personnalités de chacun. Certains adorent les contacts sociaux et pour eux cette période est compliquée, d’autres ont tendance à les éviter et seront alors plus à l’aise dans ces circonstances. Certains encore vivent sereinement les relations de proximité ou la solitude. De plus, face à cette situation anxiogène pour tout le monde, chacun dispose de ressources propres, la « boîte à outils » plus ou moins fournie que nous avons tous pour affronter les épreuves de la vie.

Même en temps normal, les personnes âgées vivent davantage la solitude. Elles ont peut-être pu développer de plus grandes capacités d’exploration intérieure, de rencontre de soi que des personnes plus jeunes : spiritualité, créativité, méditation… Mais la solitude, si elle n’est pas choisie, n’en est pas moins une souffrance, être cloîtré dans sa chambre, ne pas savoir ou pouvoir utiliser Internet, ce qui est le cas de certain·e·s aîné·e·s en EMS, complique évidemment les choses en termes de ressources.

Certainement que cette période exacerbe l’anxiété liée à la mort. En temps normal, cette thématique prend, chez l’âgé, une autre teinte que chez l’adulte ou le jeune, plus palpable, plus présente.

De quelle manière ?

Il y a les personnes qui l’abordent frontalement : « Je ne vais peut-être pas passer Noël », « De toute manière, il ne me reste plus longtemps à vivre ». Ce qui est paradoxal c’est que c’est souvent l’entourage qui évite volontiers le sujet. Une réaction courante est de minimiser : « Allez allez, il faut être optimiste, il ne faut pas dire ça ». Parfois l’angoisse face à la mort peut également apparaître en filigrane derrière des affirmations du genre : « J’ai tout traversé, il ne m’arrivera rien », « À mon âge, on ne craint pas un virus ». À nous de savoir écouter et discerner ce qui se cache derrière.

Comment accueillir ces discours ?

Nous ne sommes pas tous égaux face au sujet de la mort. C’est seulement avec une certaine quiétude avec soi-même que l’on peut se mettre à l’écoute. Il ne s’agit pas de réparer ou consoler. Juste être présent et disponible pour recevoir.

Même lorsque nous avons besoin de faire passer un message, par exemple lorsque nous sommes confrontés à des personnes qui minimisent les risques, nous devons commencer par écouter. Il n’y a pas de « truc » valable en tout temps. À chacun de se baser sur le lien de confiance qu’il a avec la personne. Si l’on arrive à s’orienter vers l’autre alors il y a bon espoir que l’on saura comment, quand et avec quel ton lui parler. Dans tous les cas, je crois qu’il faut oser aborder la question de la mort si elle apparaît dans l’échange.

Effectivement, mourir en temps normal n’est pas pareil qu’en temps de pandémie…

Dans les EMS en Suisse et dans certains pays voisins, les visites sont interdites. Les particuliers sont invités à ne pas se rapprocher des seniors. La plus grande crainte des établissements pour personnes âgées c’est que le virus contamine les résidents. Les personnes âges sont fragilisées et nous devons leur prêter une attention particulière, d’autant plus pendant cette période troublée. N’attendons pas qu’il soit trop tard pour se dire les choses.

En même temps, comment être sûr que cette situation ne génère pas une dépression chez quelqu’un de déjà isolé ?

Tout le monde ne réagit pas de la même manière quand ça va mal. Certains s’agitent, d’autres dépriment, d’autres encore ont des idées bizarres ou sont agressifs… il arrive également chez certaines personnes que l’anxiété se traduise en douleurs physiques. Chacun a ses outils pour retrouver un équilibre psychique. Quand on entend un appel au secours, il faut pouvoir le décrypter et accueillir la détresse, éventuellement la désamorcer. Dans ce sens, les proches peuvent être très utiles aux soignants. Ils connaissent les patients ou les résidents bien mieux que les professionnels.

Pour les personnes atteintes de démence et qui ont besoin de déambuler, la situation est vraiment difficile, puisqu’elles peuvent être doublement confinées, sédatées…

Oui c’est possible. Elles peuvent être infectées, et il faut protéger les autres ou l’inverse. Si elles sont agitées et qu’elles n’ont plus de capacité de discernement, il peut être nécessaire d’avoir recours à des moyens sédatifs. La situation extrême dans laquelle nous sommes peut nous y contraindre. En psychiatrie, il arrive que l’on doive parfois protéger des personnes contre leur propre gré, lorsque le jugement est affecté.

En fin de compte, quelle gymnastique psychologique réaliser pour affronter ce temps de confinement ?

Chaque organisme, chaque être vivant, tente de rester en équilibre psychiquement. Nous avons des stimulations externes et des mouvements internes qui peuvent nous déstabiliser. Avec les outils internes que j’ai à disposition, je vais tenter de « digérer » ce qui m’arrive. Souvent, la souffrance arrive en raison du décalage perçu entre l’image que j’ai de moi-même et la réalité. Par exemple, on pense qu’on ne peut être heureux qu’en voyant ses petits-enfants. Mais peut-être que penser à eux, tricoter pour eux, prier pour eux peut aussi nous permettre d’être en lien avec eux. C’est ça aussi, la capacité de se réinventer face à la souffrance… Ce qui est certain, c’est que cette situation inédite implique des réadaptations par rapport à nos relations. Il faut parfois pouvoir réinventer ses propres règles internes. L’essentiel est de rester « debout », de garder sa capacité de remise en question, sa capacité d’étonnement. Parfois, il faut pouvoir réussir à changer ses manières de penser, d’être et de faire. Ce n’est pas toujours évident. S’adapter, c’est la clé pour garder notre équilibre.