Raconte-moi la migration

Dans son atelier, Amélie Buri dévoile ses planches originales. / © Protestinfo
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Dans son atelier, Amélie Buri dévoile ses planches originales.
© Protestinfo

Raconte-moi la migration

18 juin 2020
Dans son livre «Partir. Le voyage de Rayan et son doudou», l’illustratrice Amélie Buri peint le périple d’une famille d’une rive à l’autre de la Méditerranée, pour aborder le thème de la migration avec les enfants. Rencontre avec l’auteure, dont la parution du livre coïncide avec la Journée mondiale des réfugiés le 20 juin.

Il y a l’ombre menaçante des bottes, qu’on entend presque claquer sur le sol, l’asphyxie à l’arrière du camion et les vagues déferlantes sur l’embarcation de fortune. À grands coups de gouache et d’acrylique et peu de mots, Amélie Buri retrace l’exil de Rayan et de sa famille, étape par étape dans son nouveau livre «Partir. Le voyage de Rayan et son doudou». L’illustratrice vaudoise signe ici au pinceau, son premier projet solo, une coédition de l’Office protestant d’éditions, des Éditions Ouverture et Olivétan.

Une histoire de plus sur la migration? Sans doute. À la différence près qu’elle s’adresse aux enfants dès 4 ans. Un projet né d’une envie et d’une rencontre. «Je sentais une urgence intérieure à aborder le thème de la migration avec les enfants. Comme pour beaucoup de personnes, c’est une question d’actualité à laquelle je suis soumise, qui me touche et m’interroge», explique Amélie Buri. Et d’insister: «Il est important de l’évoquer avec les plus jeunes. Ils peuvent y être confrontés via les médias, mais aussi à travers l’école, avec par exemple un camarade de classe concerné par cette réalité. Je ne souhaitais pas en faire un récit frontal et dur. Pour autant, je ne voulais pas non plus d’un récit édulcoré, d’une "simple histoire du soir".»

Tiré d’une histoire vraie

L’envie se concrétise il y a trois ans, lorsque l’illustratrice rencontre Reza, Nilufar et leur fils Rayan. Cette famille kurde iranienne est alors arrivée en Suisse depuis peu, avec le statut de réfugié. Armée d’un stylo, d’un bloc-notes et d’un dictaphone, Amélie Buri passe plusieurs heures, entre écoute et larmes, à enregistrer le récit de leur périple. L’homme et la femme ont tous deux fui l’Iran, mais ils se rencontrent en Irak. De leur relation naît Rayan. Ils partent ensuite pour la Turquie, avant de rejoindre la Grèce en bateau, après deux tentatives. Comme bon nombre de migrants, cette famille doit se cacher, faire appel à des passeurs et échappe de peu à la noyade.

«Je me suis pris une baffe. Je ne connaissais de la migration que ce qu’on en voit dans les médias. La réalité de ces gens n’est pas uniquement faite du voyage. Cela peut sembler évident, mais tout à coup, j’ai pris conscience qu’avant de fuir, ils avaient une vie, qu’ils ont été contraints d’abandonner. Je me suis projetée: qu’aurais-je pris avec moi, qu’aurais-je donné ou encore vendu pour partir? Je ne m’imaginais pas non plus qu’ils soient laissés à eux-mêmes sur un bateau, sans personne pour le diriger, à devoir écoper pour que leur fils encore tout petit ne boive pas la tasse», raconte l’auteure avec émotion.

Bouleversée par ce récit, «je me devais d’en faire quelque chose. Je me sentais responsable. Il fallait rendre visible cette histoire, la diffuser pour que chacun puisse s’en emparer», poursuit-elle. Pour son livre, Amélie Buri n’a rien inventé, elle s’est surtout attelée à simplifier le récit pour qu’il soit accessible aux plus jeunes. À tel point, qu’il n’est fait mention d’aucun lieu, d’aucune date, ni des raisons de la fuite. «L’histoire en est ainsi plus universelle.»

Vocation pédagogique

Pour permettre aux enfants d’entrer dans l’histoire, l’auteure a usé d’une astuce: le doudou de Rayan, une couverture verte présente à chaque page, fait office d’objet transitionnel. Cette présence rassurante accompagne le personnage comme le lecteur et endosse un rôle essentiel dans les moments les plus tragiques du récit.

Ainsi, lorsque le bateau est à deux doigts de chavirer, c’est le doudou qui manque de disparaître au fond de la mer. «Ce passage est ainsi plus audible que la noyade d’une personne. En même temps, pour un enfant, la perte d’un doudou constitue un événement tout aussi dramatique que la disparition d’un humain», commente Amélie Buri. «Cette couverture est aussi une métaphore qui interroge: qu’est-ce qui m’accompagne dans la vie et qui me fait tenir?» La couverture ne sort pas de l’imagination de l’artiste. «Elle est le seul objet qui a survécu à la fuite de la famille que j’ai rencontrée. Rayan a d’ailleurs développé un attachement une fois arrivé en Suisse», précise l’auteure.

La participation des parents

Dans ce livre, l’illustratrice dévoile un trait nouveau qui n’échappera pas aux amateurs du travail d’Amélie Buri. «Je ne souhaitais pas quelque chose de lisse. Parce que ce récit, c’est du "jus de vie" concentré et la vie n’est pas lisse», commente-t-elle.

Si l’ouvrage s’adresse aux enfants, il nécessite l’implication d’un adulte. Les étapes du périple de Rayan sont essentiellement racontées par le dessin. Et les évocations font naître les questionnements pour lesquels l’enfant aura besoin de réponses, que le livre n’a pas pour objectif de donner. «Sur un coin de table, le soir au moment de l’histoire et pourquoi pas à l’école, je souhaitais que ce livre puisse être un support.» La responsabilité est donc de taille pour l’adulte: la fuite, les cachettes, les passeurs, les camps demanderont des explications. Si l’adulte est laissé à sa liberté, «je pense qu’il sera aussi amené à réfléchir à ses propres valeurs».

Pour autant, l’auteure ne cache pas sa volonté: «J’ai l’envie qu’on accueille bien ces personnes qui arrivent chez nous et que l’on garde en tête qu’elles n’ont pas quitté leur pays de gaieté de cœur et que le chemin qui les a menés jusqu’ici a souvent été tragique et dangereux.» L’album se termine par l’arrivée de la famille dans le pays d’accueil. À la place de jeu, Rayan rencontre une fillette. Face à face, ils se regardent, et sans mot dire, l’enfant adresse un signe de la main à Rayan. «Quel rôle pouvons-nous jouer?», s’interroge Amélie Buri. Une suite qui ne demande qu’à être inventée.