Le Paradis perdu et retrouvé

Fra Angelico, «L’Annonciation» (musée du Prado, Madrid). / © Marcos Amigo, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
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Fra Angelico, «L’Annonciation» (musée du Prado, Madrid).
© Marcos Amigo, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Le Paradis perdu et retrouvé

Florence Clerc Aegerter
29 novembre 2023
Paradis
«Comme tous meurent en Adam, en Christ tous recevront la vie» (1 Corinthiens 15, 22). «Il a rouvert le Paradis que l’homme avait perdu» (recueil Alléluia, cantique 32-11).

Le premier livre de la Bible décrit le jardin où l’homme fut placé après sa création comme un lieu de délices: en hébreu, le mot «Eden» est associé à des notions de plaisir et d’abondance. En ce temps-là, précise le récit, hommes et bêtes se nourrissaient de végétaux, nulle violence n’entachait leurs relations et Dieu s’adressait directement aux humains.

On connaît la suite. Adam et Eve transgressent l’interdit divin et mangent de l’arbre de la connaissance du bon et du mauvais: les rapports qu’ils entretenaient l’un avec l’autre, avec les animaux et avec la terre en sont à jamais altérés, et Dieu les expulse du Jardin.

Le mythe de la Genèse révèle que le désir humain de toute-puissance, la volonté de déloger Dieu afin de prendre sa place («Vous serez comme des dieux», dit le serpent à Eve) mènent en fin de compte à la tyrannie et à la mort; outrepasser les limites de la condition humaine, se prendre pour un dieu, pour sa propre mesure, sa propre origine et sa propre fin, a pour conséquence de placer les relations que les hommes entretiennent avec leurs semblables, la nature et Dieu sous le signe de la hiérarchie, de la domination et non plus du partenariat et du respect.

Un de nos chants de Noël affirme que le Christ est venu «rouvrir le Paradis que l’homme avait perdu». «L’Annonciation», peinte par Fra Angelico en 1430, illustre magnifiquement ce mouvement de rédemption, où la lumière du Saint-Esprit vient éclairer le visage de la Vierge et faire d’elle la nouvelle Ève, qui donnera naissance au Sauveur de l’humanité. Le premier couple, chassé du Paradis, figure en arrière-plan, comme un rappel du désir humain perverti qui mène à la rupture d’avec Dieu. La peinture révèle ainsi le Christ comme «l’Enfant venu d’En-Haut» qui réalisera le projet initial de Dieu pour l’humanité, qui «rouvrira le Paradis perdu».

Jésus de Nazareth n’est pas venu nous sauver de notre finitude humaine, de nos limites et de nos imperfections; il nous sauve en ce qu’il nous offre une autre version de l’humain et de la religion que celle des rapports de force. Il nous sauve de notre inhumanité.

Durant tout son ministère, il a pris soin des païens, des réprouvés, des handicapés, des pauvres, des petits enfants et des femmes; il a dénoncé toutes les exclusions. Il a ainsi témoigné d’un Dieu qui s’approche de tout être humain, qui accueille et considère chacun, sans distinction de race, de religion, de classe sociale ni de sexe.

Jésus n’a pas cherché à s’imposer par la force de l’éloquence ni par la puissance du miracle : il s’est contenté de proposer ; et quand les foules enthousiastes voulaient par trop l’exalter, il s’éclipsait discrètement. Plutôt que prendre les armes pour se défendre, il s’est laissé bafouer et assassiner.

Par ses actes et ses paroles, Jésus de Nazareth a ouvert une voie qui oriente notre désir d’infini et d’éternité dans une nouvelle direction: renoncer à conquérir la divinité en voulant être «comme Dieu» et recevoir un Dieu «avec nous», un Dieu qui s’offre à nous comme compagnon de route – d’ailleurs, n’appelle-t-on pas Jésus «l’Emmanuel», ce qui signifie «Dieu avec nous»?

Le Christ est venu révéler un Dieu bien différent de celui que les hommes s’étaient fabriqué: un Dieu qui n’entend pas être servi comme un potentat, mais désire se mettre au service de l’humain, un Dieu qui renonce à la toute-puissance jusqu’à se laisser avilir et briser, afin qu’à son exemple nous sachions suivre le chemin de l’amour et du don de soi; telle est la route qui mène à la vie en plénitude, telle est la clé qui rouvre le Paradis.